« Le Congo retrouve un rôle international »

entretien

Kinshasa

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Isidore Ndaywel, écrivain et historien congolais, est le commissaire en charge de ce Sommet de la francophonie.

Quelle est la signification de ce Sommet pour la République démocratique du Congo ?

Il s’agit d’abord d’une avancée : le pays retrouve sa place sur l’échiquier international. Au cours des dix dernières années, des efforts ont été faits, visant à clore une très longue transition, à mettre un terme aux violences, aux incompréhensions qui en ont résulté, à commencer à construire une démocratie et finalement amorcer le développement économique. Un effort est en cours et le Sommet de la francophonie sera l’opportunité d’une plus grande ouverture qui s’adresse cette fois à tout le monde, dont nos partenaires traditionnels, les pays francophones du Nord et du Sud, et pas seulement à la Chine, comme on nous l’a reproché… Cette étape est importante : nous avons organisé une manifestation dont l’envergure dépasse tout ce que nous avons connu jusqu’ici, depuis les années 60.

Certes, il y eut une conférence de l’Union africaine en 1966, une conférence des chefs d’Etats de France et d’Afrique. Mais ici, nous avons une manifestation d’une envergure mondiale avec des délégués qui viendront des cinq continents : il y a 75 pays francophones parmi lesquels des Haïtiens, des Cambodgiens, des gens de Vanuatu, d’Amérique du Nord, qui envoie trois délégations (Canada, Québec, Nouveau-Brunswick). Nous ne serons pas seuls face à la France ou la Belgique, nous rencontrerons aussi la Suisse, la Communauté française de Belgique, Monaco, le Luxembourg, le Maghreb. Il y a une vraie diversité des gens attendus, cela donne l’occasion de s’affirmer sur le plan bilatéral mais aussi de réaliser quelques avancées multilatérales…

Que représente le Congo dans la francophonie ?

Il pèse très lourd. L’avenir de la francophonie se joue en Afrique : il y a chaque année une avancée du nombre de francophones, à tel point qu’en Afrique de l’Ouest des pays comme le Nigeria et le Ghana cherchent à s’ouvrir à la francophonie pour vivre leur réalité régionale. L’Afrique du Sud elle aussi se montre de plus en plus intéressée par la francophonie car elle est désireuse d’avoir des rapports avec toute l’Afrique. Quant au Congo, il n’est pas seulement l’un des pays africains les plus importants mais aussi, dans la francophonie, il est le pays le plus vaste, celui où le nombre de locuteurs francophones est le plus élevé. Même ceux qui s’expriment en lingala ou en swahili y mettent tellement de mots français qu’en fait, la langue de base devient le français lui-même… On apprend le français à l’école primaire, dans beaucoup de familles la première langue, c’est le français. C’est dans la rue, au marché que l’enfant entend des mots de lingala, de swahili…

L’affirmation de notre identité francophone est extrêmement importante sur le plan de la géopolitique. Au niveau du continent africain, cela nous conforte dans notre rôle qui est de faire la jonction entre le Nord et le Sud… Sur le plan international, la concertation francophone est de plus en plus un élément avec lequel il faut compter. Lors de la conférence Rio + 20 par exemple, les francophones ont adopté une position commune…

La défense du français est elle aussi un argument de la diversité culturelle ?

Absolument. Il ne s’agit nullement de défendre l’ancienne langue coloniale. Rappelons que ce sont les intellectuels congolais qui ont pris l’option de la langue française : jusqu’en 1960, l’instruction était essentiellement dispensée dans les langues africaines. C’est en 1960 que les députés congolais ont décidé de faire du français la langue nationale.

Comment l’opinion congolaise accueille-t-elle ce Sommet ?

L’opinion est évidemment très contrastée. Mais il y a aussi des malentendus. Contrairement à l’opinion extérieure véhiculée par la diaspora, il y a ici une grande mobilisation en faveur du sommet, plus particulièrement du côté des jeunes, des étudiants. Les gens estiment que le Sommet va leur rendre confiance en eux-mêmes, puisqu’ils constatent que les autres aussi ont confiance… Si le sommet ne se tenait pas, cela confirmerait notre crainte d’être rejetés, ce serait le signe que l’on ne croit pas en nous… Il y a aussi un malentendu : nombre de Congolais estiment qu’il ne faut pas que le sommet se tienne à Kinshasa, pensant sanctionner ainsi le Congo. Or pour le pouvoir, le fait que se tienne ici le sommet d’une francophonie qui se réclame de la démocratie et des droits de l’homme représente déjà une interpellation, une remise en cause. Notre démocratie évolue, elle a connu des problèmes, on le reconnaît mais on veut aller de l’avant, s’améliorer, personne ne veut rester sur des échecs… Ensuite ce Sommet est aussi, pour les amis du Congo, l’occasion de venir nous voir, de nous encourager, de nous faire des observations amicales sur les points où ils pensent que nous pouvons nous améliorer. Une autre particularité du Sommet de la francophonie est qu’il ne s’agit pas seulement d’une réunion institutionnelle, politique, elle est accompagnée durant toute l’année de

manifestations culturelles.