Le biohacking, c’est quoi?

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Quand on pense à la biologie moléculaire aujourd’hui, on pense à des laboratoires universitaires ou industriels, aux coûteuses technologies où s’affairent des scientifiques et du personnel portant lunettes et vêtements protecteurs. Le progrès serait à ce prix. Mais cela pourrait changer. Une nouvelle approche de la science commence à se manifester, ouverte à tous ceux qui s’y intéressent. On l’appelle biohacking, biopunk, biologie participative, DIYbio ou même biologie de garage. Même si des nuances et des pratiques peuvent les distinguer, ces approches partagent la même envie de démocratiser la science et de fissurer sa tour d’ivoire. Le mouvement est né il y a moins d’une dizaine d’années aux États-Unis, au croisement de deux tendances émergentes du siècle nouveau : le “ fait à la maison ” et le partage. En Belgique, le premier groupe est né à l’initiative de Jonathan Ferooz, jeune docteur en microbiologie : Après ma thèse, j’ai été déçu de voir que la recherche et l’innovation n’avaient pas toujours la priorité. Puis j’ai vu un article sur le DIYbio dans la revue “ Science ”. J’ai fait quelques recherches sur Internet et j’ai été surpris de voir que rien de similaire ne se développait en Belgique. Alors, j’ai décidé de démarrer le projet.

Des recherches rigoureuses

L’essor de la biologie participative correspond à une évolution des biotechnologies où technologies et matériel sont devenus plus abordables. Des manipulations comme le séquençage de l’ADN étaient, il y a une dizaine d’années encore, réservées à quelques labos superéquipés. Elles sont désormais à la portée de toute personne suffisamment intéressée et dotée d’un équipement de base. Pour les biohackers, la science est trop importante pour notre avenir et notre bien-être collectif que pour être laissée aux seuls laboratoires industriels et universitaires. De plus en plus de gens se posent des questions sur leur propre santé, sur la qualité de leur nourriture, de l’air ou de l’eau. À l’origine de ces labos participatifs, on trouve souvent des scientifiques qui en avaient marre de mener leurs recherches seuls dans leur coin, et voulaient partager leurs pratiques et leurs interrogations avec des “ amateurs ”. Inviter des gens avec d’autres compétences et d’autres expériences, c’est insuffler un nouveau regard, et répondre à des questions que l’on ne se serait pas posées. Notre objectif, c’est de mener des recherches rigoureuses et scientifiques en toute liberté, au bénéfice de tous et dans des conditions de sécurité équivalentes à celles de grands labos. Pour garantir cette rigueur et ce sérieux, les différents laboratoires de DIYbio s’accordent sur une charte qui cadre leur méthodologie et fixe les barrières. Il est bien entendu impensable de travailler avec des germes pathogènes ou des substances dangereuses. Les bactéries vedettes de la biologie participative sont les inoffensives : E. Coli ou levure du boulanger (Saccharomyces cerevisiae). Pour l’anecdote, à leur création, les premiers DIYbio labs américains ont été vus avec la plus grande suspicion par le FBI qui y a opéré plusieurs descentes. Aujourd’hui, ils coopèrent dans la plus grande confiance.

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L’esprit d’innovation et de liberté promu par les biohackers naît en réaction à la lourdeur, voire l’immobilisme de la recherche officielle. Dans les labos universitaires, c’est bien souvent “ publier ou périr ”. Toute la recherche est conditionnée à un sujet qui n’existe que s’il est conclu par une publication dans une revue scientifique. Dans l’industrie, on est motivé par la course au brevet et à la rentabilité. Ce sont des structures lourdes qui laissent souvent peu de place aux idées innovantes. La recherche qui semble aujourd’hui accaparée par le tandem peu partageur de l’université et de l’industrie pourrait évoluer vers un ménage à trois. Je suis persuadé que chacun peut tirer profit de l’autre, assure Jonathan Ferooz, une fois que la confiance sera établie et que chacun reconnaîtra les atouts de l’autre.

Une grande diversité de projets

Partager le résultat des recherches disponible en accès libre à tous les membres de la communauté est inscrit dans les gènes du biohacking. C’est d’abord une preuve de transparence et aussi une manière d’accélérer les recherches. En Belgique, nous ne sommes pas encore nombreux mais, grâce à Internet, nous pouvons collaborer avec des chercheurs amateurs actifs dans leurs labos en France, aux États-Unis ou en Hollande.

Partager, collaborer au-delà des continents est au cœur du concours Igem (International Genetically Enginereed Machine Competition), lancé par le MIT (Massachusetts Institute of Technology) avec l’ambition d’ouvrir la biologie synthétique à des groupes étudiants de toutes les filières scientifiques. Chaque groupe reçoit un kit avec des composants biologiques de base pour lui permettre de créer des cellules dotées de nouvelles fonctions. Les BioBricks, ces systèmes biologiques développés par ces milliers d’équipes qui s’affrontent par-delà les continents, sont versés dans une banque commune. Ils sont normalement aussi accessibles aux groupes DIYbio qui ont l’autorisation de biosécurité et donc le laboratoire adapté pour travailler avec des OGM, explique Jonathan Ferooz. C’est un bel exemple de partage et cela montre aussi qu’en quelques mois, des équipes d’étudiants non biologistes ont pu acquérir la pratique pour programmer le vivant avec un niveau équivalent à celui de spécialistes.

De plus en plus étendu, le réseau de labos de biohacking développe une grande diversité de projets liés aux attentes forcément diverses des participants. À GenSpace, labo pionnier situé à New York, on propose de nombreux workshops et formations ou un projet de séquençage de l’ADN des micro-organismes présents dans un canal de la ville. Hackteria est une plateforme collaborative internationale partagée entre Madrid, Bangalore et Zurich où se rencontrent scientifiques, hacktivistes et artistes pour des ateliers d’ouverture à la science et des projets artistiques à partir de micro-organismes. À l’Hackuarium de Renens, dans le Vaud, on transforme la matière vivante, comme le mycélium de champignons pour créer des objets biodégradables.

Une dimension internationale

Pour DIYbio Belgique, les choses se mettent doucement en place. Après des années nomades, un premier vrai labo permanent est sur le point d’entamer ses activités à Nivelles. Il est hébergé dans les locaux de Culture in Vivo, un centre de formation aux métiers de la biotechnologie. Une partie du matériel pour le futur labo est encore en caisses, une arrivée d’eau vient d’être ouverte, des micropipettes, des boîtes stériles sont prêtes à l’emploi, comme un séquenceur d’ADN et même une casserole à pression qui fera l’affaire pour stériliser du matériel. Chacun contribue au projet avec son matériel et je suis en contact avec un biohacker hollandais qui a dessiné des plans pour construire certaines machines que j’espère fabriquer en collaboration avec des FabLab.

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Encore en phase de développement, le groupe peut déjà compter sur cinq personnes actives et une trentaine d’autres très intéressées qui attendent que des activités structurées se mettent en place. Steve, analyste dans un laboratoire de l’industrie agroalimentaire avait commencé la biochimie à l’université sans achever sa formation. J’ai repris des cours du soir parce que j’ai envie de mener mes propres recherches. Il y a tellement de choses à faire, que ce soit dans les nouvelles formes d’énergie ou encore les bactéries thérapeutiques, ce ne sont pas les défis qui manquent. Jan Begine a rejoint le groupe il y a un an. Il n’est pas biologiste, il est diplômé en anthropologie et sciences politiques et travaille comme analyste dans une entreprise de télécommunication : Je suis venu au DIYbio par la culture du hacking que j’ai pratiquée dans la programmation informatique. Ce qui m’intéresse, c’est l’aspect citoyen, la possibilité de se réapproprier des informations biologiques monopolisées par des grands groupes. Surtout actif sur des forums Internet, il a déjà réalisé quelques manipulations et s’est familiarisé avec le labo. Ce n’est pas compliqué, il faut seulement suivre les procédures et prendre son temps.

Jonathan Ferooz déborde de projets et d’envies pour le groupe mais a décidé de se concentrer sur un ou deux projets de biologie synthétique. Au programme, une bactérie capable de reconnaître et de neutraliser les cellules cancéreuses : J’ai envie de donner une dimension internationale au projet en mettant différents labos de DIY en réseau. Je suis déjà en contact avec Toulouse et Tours. Des formations sont aussi prévues pour initier les non-biologistes aux techniques de base. On peut apprendre le nécessaire en deux semaines. Toutes les techniques qu’on applique, c’est de la cuisine : on a le matériel et on a la recette qu’il faut suivre.

Jonathan est relativement optimiste. La Belgique compte, selon lui, pas mal de scientifiques très ouverts qui pourraient faire de notre pays une locomotive en matière de biohacking, même si pour le moment, l’information passe encore difficilement. Curieusement, le premier labo de DIYbio né en Wallonie suscite davantage d’intérêt de la part des milieux universitaires flamands que wallons. En Région wallonne, on est dans un petit territoire avec beaucoup de concurrence et certaines structures craignent de perdre leur monopole. Pour le moment, on manque encore de résultats mais, quand ils arriveront et que le réseau de labos sera plus dense, cela pourrait changer la manière de faire de la recherche.