L’Europe, combien de divisions?

Le projet européen traverse une crise majeure dont l’issue est pour le moins incertaine. Les récentes décisions du gouvernement polonais sont les derniers coups de butoir en date à un édifice politique qui se voulait garant de paix, de valeurs et de développement, et qui semble n’être plus qu’un agglomérat disparate de beatniks dessaoulés, écrasés sous les factures et les fuites d’eau…

Mais qu’est-ce que le projet européen, et qui l’anime ? On peut lire l’Histoire de différentes manières ; j’en proposerai deux qui s’opposent, et qui peut-être ont coexisté et coexistent encore.

►D’un côté, d’authentiques idéalistes, des utopistes actifs déterminés à tirer une fois pour toutes les leçons d’une deuxième guerre mondiale (mais d’abord européenne), et à garantir l’humanité contre le retour des conflits autant que du fascisme, ou toute autre idéologie totalitaire ;

► de l’autre, les forces plus ou moins occultes qui dominent la finance internationale et les multinationales, autrement dit les zélateurs d’un néolibéralisme débridé, à la recherche incessante d’un espace économique toujours plus large, plus lâche, plus favorable à leurs intérêts. Les partisans actifs de la première vision se retrouvent, pour la plupart, parmi les députés européens (mai tous ne le sont pas) ; ceux de la seconde se font représenter par les lobbies, mais aussi par les gouvernements et les ministres qui siègent aux autres instances européennes, voire par des députés animés par des intérêts particuliers plutôt qu’européens. Et la structure européenne dessinée par les derniers traités conduit, au mieux, à l’immobilisme, à cause de l’opposition de plus en plus forte entre ces deux camps, et au pire, à la victoire des seconds.

► D’autant qu’entre eux, se sont glissés les partisans d’une troisième voie : les « eurosceptiques », représentant remarquablement les forces et les faiblesses de la démocratie. Démocratiquement, il est possible d’envoyer dans un parlement des ennemis de la démocratie. Cela s’est passé en Italie dans les années 1920, en Allemagne dans les années 1930. Cela a conduit ces deux pays au suicide démocratique et à l’instauration de régimes totalitaires sur les méfaits desquels il est inutile de revenir. Le Parlement européen doit désormais compter avec des élus dont le but avéré et avoué est la destruction de l’institution et du projet européen, dont ils tirent leur subsistance aussi longtemps qu’il sera nécessaire. Comme si, dans le conseil d’administration d’une entreprise, on retrouvait des administrateurs représentant les intérêts d’une autre compagnie, et dont l’objectif serait de conduire l’une des deux à la faillite. Ou comme des cellules cancéreuses qui se repaissent de l’organisme à la destruction duquel elles sont cependant attelées. Mais la métaphore médicale a ses limites : les cellules cancéreuses meurent avec leur victime ; les députés eurosceptiques n’auront évidemment aucune peine à retrouver un poste dans leur État, auréolés de surcroît de leur triste victoire.

L’Europe, d’un bout à l’autre

Les divisions de l’Europe sont désormais plus nombreuses, sans doute – et du moins en importance – que les éléments d’union. Entre le Grexit et le Brexit, on voit se jouer une première ligne de fracture : d’un côté, ceux qui entendent profiter de l’Union en donnant le moins possible (comme on le dit couramment, le beurre et l’argent du beurre, sans oublier, pour les plus gourmands, le c… de la crémière) ; de l’autre, ceux dont on aimerait se débarrasser, comme d’une succursale peu rentable, ou que l’on ne gardera qu’après avoir offert à des entreprises privées les quelques richesses dont ces pays avaient encore le contrôle. D’une certaine manière, avec la Grèce, on assiste à la forme moderne du néocolonialisme tel qu’il s’exerce depuis les indépendances en Afrique ; les pays européens les plus riches, mais surtout certaines entreprises supranationales, bancaires et autres, s’accaparent les richesses des pays « conquis », ne laissant au gouvernement local que les dettes et les secteurs déficitaires.

La crise de 2008 est sans doute le point de départ visible de ces divisions, mais je ne crois pas aux événements subits. Comme François Jullien l’explique bien pour faire comprendre les différences entre la pensée chinoise et la pensée occidentale, les forces de destruction du projet européen sont à l’œuvre sans doute depuis sa création, et elles ne sont pas toutes inscrites dans un projet politique au sein des institutions. Le premier courant antagoniste, c’est la libéralisation excessive des banques et des marchés, et la toute confiance accordée à ces derniers – le mythe absolu et mortifère de l’autorégulation des marchés. 2008 a conduit les gouvernements à sauver des banques qui s’étaient comportées comme des pirates sans scrupule, de surcroît incompétents. Conséquence : des politiques d’austérité dont la plupart des économistes sensés reconnaissent aujourd’hui l’inefficacité voire le danger, la privatisation accrue des services publics, un sentiment de malaise de plus en plus grand dans la population, la montée du populisme et de la défiance vis-à-vis de l’Europe et des politiques.

Mais quelle Europe ? C’est bien le problème. L’Europe existe à géométrie variable : il n’y a pas un responsable politique, dans quelque pays que ce soit, qui n’ait utilisé cette carte si facile qui consiste à prendre à son compte les acquis européens tout en rejetant sur l’Europe la responsabilité de ce qui ne va pas.

Aujourd’hui, une autre forme de terrorisme (car l’action irresponsable des banques est aussi criminelle que celle du terrorisme djihadiste, même si les moyens et les objectifs diffèrent) conduit à nouveau les gouvernements à appauvrir la population et à prendre des mesures qui vont accroître les déficits et saper encore davantage ce qui reste de notre démocratie. La crise des réfugiés – j’insiste sur le mot, ce ne sont pas des « migrants », mais des réfugiés qui, selon les lois internationales, doivent trouver abri et aide dans les autres pays – n’a fait qu’exacerber le malaise. Schengen est moribond, le racisme et l’antisémitisme remontent et se manifestent sans vergogne, le nationalisme le plus étriqué et le plus contraire à l’esprit européen triomphe. On a ressuscité les peurs ancestrales de « déferlement barbare », de « préservation de la race blanche », de « défense de la Vraie Religion ». Était-ce vraiment pour en arriver là que sont mortes des dizaines de millions de personnes, et qu’en meurent aujourd’hui encore des dizaines de milliers ?

L’Europe succombera-t-elle une fois encore aux tentations du fascisme ?

La seule loi qui règne désormais est celle de la finance et de l’économie. Nous continuerons à faire des affaires avec l’Arabie Saoudite aussi longtemps qu’elle sera riche et qu’elle nous achètera des armes ou d’autres biens. Nous ne dirons jamais clairement à la Hongrie, à la Pologne ou à d’autres pays qui suivent le même cheminement vers les nouvelles formes de fascisme qu’ils ne peuvent pas rester dans l’Europe, parce que les liens économiques et financiers sont trop étroitement noués et que les délier serait trop coûteux. L’Angleterre va négocier au prix fort son maintien dans l’Europe – et le prix sera la déliquescence encore accrue du projet européen. La Pologne, la Hongrie et d’autres pays vont continuer à détricoter la démocratie dans leurs frontières et vont planter plus profondément dans le continent les germes du retour du fascisme, qui se prépare partout.

Le projet européen n’aura-t-il été qu’un jeu éphémère pour enfants gâtés ? Philippe Destatte (et tant d’autres, qui ont du mal à se faire entendre) le dit clairement  : le fascisme revient en force, parce que, dès son origine, le fascisme est un mélange sulfureux de socialisme, de nationalisme et de révolution, un « surnationalisme » où la nation se définit comme un ensemble homogène, racialement et religieusement, un espace fermé, un « club » sélectif et interdit d’accès à tout étranger – définition radicalement opposée à celle des Lumières, pour qui la nation est un projet auquel quiconque a le droit d’adhérer.

Contrairement au communisme, le fascisme n’est pas opposé à la finance et à l’économie libérale. Les entreprises qui nous gouvernent se contrefichent de la démocratie et ne l’invoquent que si elle s’avère un argument de vente utile. La « soft dictature » qui est en train de se mettre en place, avec la complicité souvent inconsciente d’une majorité de citoyens manipulés par la peur – économique et sécuritaire – et par le populisme primaire qui remplace toute forme de pensée critique et autonome, ce fascisme « new fashion » fera, comme il l’a fait dans l’entre-deux-guerres, son lit du projet européen et de la démocratie.

Sans doute l’Europe a-t-elle grandi trop vite, et l’élargissement à 27 était prématuré. Mais il ne sert à rien de regretter ; il faut agir pour sauver ce qui doit l’être. Quoi ? La démocratie, d’abord, et un projet européen réel, fondé sur le partage de valeurs et de richesses, ancré sur les citoyens. Je n’en ai rien à faire de la « souveraineté » nationale ; mais je veux défendre la souveraineté citoyenne, de tous les citoyens européens, qu’ils le soient de naissance, par choix ou par nécessité. Cela signifie : mettre un terme aux privatisations ; relancer un véritable service public ; fonder une législation fiscale unique au profit des citoyens et non des entreprises supranationales ; donner un véritable pouvoir au parlement européen et réduire considérablement celui des gouvernements nationaux ; appliquer au quotidien les valeurs que nous revendiquons, à commencer par l’accueil des personnes en danger et par l’aide aux plus démunis, aux plus fragilisés.