Brexit: l’Europe joue son âme ailleurs

Fin du chantage. La question de la place du Royaume-Uni dans l’Union européenne est enfin redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une affaire interne britannique. La réponse n’appartient plus qu’aux Britanniques, et tant mieux.

L’accord acté vendredi en fin de soirée entre David Cameron et ses partenaires de l’UE représente un cap. Il marque pour la première fois non pas une avancée, mais une reculade de la construction européenne. Les dirigeants européens ont en effet consacré légalement la coexistence de deux visions au sein de l’UE : celle purement marchande définie par le Marché unique à 28, et celle d’une intégration plus large.

Cette intégration plus poussée est formellement reconnue et annoncée dans le chef de la zone euro. Pour tout le reste, et notamment une hypothétique union politique évoquée en pointillé, l’accord de vendredi ne mentionne l’intégration que pour ceux qui partageraient cette vision plus large. On peut rendre hommage à la Belgique  : Charles Michel et des diplomates hors pair ont eu le cran et la capacité de forcer l’amendement d’un texte de départ qui, écrit sous la houlette du Britannique Cameron et du Polonais Tusk, subvertissait le sens profond et l’objectif d’une Union qui serait devenue à la carte. (Union : ce devrait tout de même être clair, non ?). Les Belges n’ont pas manqué de soutien. Cependant, il vaut mieux le savoir, ils sont vus aujourd’hui avec une sympathie qui frise la commisération, comme les derniers des Mohicans du rêve européen. C’est un signe, et l’accord de vendredi l’a coulé dans un texte qui a force de loi : l’Union européenne est devenue une union à plusieurs vitesses. Cela ne la rendra pas plus forte, contrairement à ce que claironnent ceux qui ont patronné cette négociation. Espérons que cela la rendra plus efficace.

Tout ce qui précède est peut-être très intéressant pour les politologues, les passionnés de débats européens, ou pour les quelques experts qui ont rédigé avec jubilation les paragraphes abscons de l’accord euro-britannique. Mais ce n’est pas cela, ce n’est même pas une éventuelle sortie du Royaume-Uni qui définira l’Europe. Plus que n’importe quel accord ou traité, ce sera sa capacité – celle de ses peuples comme de ses dirigeants – à se hisser à la hauteur du défi que représente la crise des réfugiés et des migrants à la recherche d’une vie meilleure. Car le Brexit nous a fait brièvement oublier l’extraordinaire déchéance morale, décisionnelle, organisationnelle et politique dans laquelle se vautre notre opulent continent de 500 millions d’habitants face à un million de réfugiés ou de migrants cherchant une vie décente. C’est là, entre la mer Egée et les routes des Balkans, et non aux rives de la Manche, que l’Europe est en train de jouer son âme et sa grandeur.