Lettre à Béatrice: «Ne vous inquiétez pas, on va se reconstruire des rêves»

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Après le double attentat qui a frappé la Belgique en plein cœur ce 22 mars, « Le Soir » interroge : quelle Belgique voulons-nous? Pour y répondre, nous avons sondé une quinzaine d’experts et de chroniqueurs attitrés. Gens de terrain, penseurs, artistes, tous donnent leur idée du vivre ensemble à la belge, de leur pays rêvé. Maxime Biermé, journaliste au « Soir », prend lui aussi la plume pour répondre à Béatrice Delvaux.

Bonne-maman, papa, maman, chers tous.

Je sais que vous avez pleuré mardi devant la télé, puis en lisant les excuses de Béatrice Delvaux à destination de ma génération.

Je sais que vous avez peur et que depuis quelques jours, un sentiment de culpabilité a pris le dessus.

Je vous le dis tout de suite : je ne suis pas fâché.

En tout cas pas sur vous.

Je suis fâché sur ceux qui se sont fait exploser dans le métro que je prends tous les matins pour aller travailler. Fâché sur ceux qui ont détruit le hall de l’aéroport qui a toujours été synonyme pour moi de grands voyages et d’opportunités à l’étranger.

Je suis fâché parce qu’ils nous ont rajouté un fardeau de plus à porter sur nos épaules. Et pas des moindres. Un piège énorme. Un puits sans fond de haine dans lequel ils tentent chaque jour de nous pousser.

Certains ont d’ailleurs déjà basculé. Ils hurlent leur colère et leur incompréhension du bout des doigts sur les réseaux sociaux, le déversoir de haine 2.0. Ceux-là se sont fermés. Ils ont laissé les terroristes gagner.

Tu m’as dit : « Reviens vivre à la campagne. On est bien ici… Je sais que je ne peux pas t’obliger… » A toi qui ne vis pas à Bruxelles. Toi qui ne croises des musulmans que via ton écran de télévision, je te dis que fuir n’est pas une solution.

Ma plus grande crainte, c’est que vous ne nous entendiez pas. Vous parlez de guerre, un concept étranger qui n’existe pour nous que dans les livres d’histoire et dans les souvenirs douloureux de nos grands-parents.

Que ce soit bien clair : nous refuserons de nous battre avec autre chose que des mots, des craies et des câlins. Depuis Charlie, le crayon est notre Kalachnikov. Depuis mardi, l’optimisme naïf et la curiosité de Tintin notre guide.

Papa, merci pour ta promesse de me tirer une balle dans le pied si un jour le service militaire obligatoire qui t’a tant affecté devait être à nouveau d’application. Non je n’ai pas oublié.

Tout ce que nous voulons aujourd’hui, c’est comprendre.

Pourquoi avez-vous laissé cela arriver ?

Pourquoi, alors que j’en croise des dizaines tous les jours dans le bus, le métro ou sur le piétonnier, n’ai-je aucun ami musulman ?

Pourquoi dites-vous qu’on n’aurait pas dû les accueillir « chez nous » ?

N’avez-vous pas compris que le monde a changé ? Il n’y a plus de « chez nous ». Je me sens « chez moi » à Londres grâce à mon Erasmus. Je me sens chez moi à Madrid, Mexico ou Paris parce que j’y ai séjourné pour un stage, un job étudiant ou simplement pour me dorer la pilule pendant l’été.

La mondialisation n’est un danger que pour ceux qui ne savent en saisir les opportunités. L’intégration n’est pas « un échec ». C’est le défi de ce début de siècle.

Je ne comprends pas pourquoi ceux qui parlent le plus fort aujourd’hui sont ceux qui attisent la haine de l’autre.

Je vous avoue que je panique un peu car je sais que c’est à ma génération de trouver des solutions à toutes ces « crises » et autres « menaces » qui dominent l’actualité.

C’est à nous de changer le lexique du quotidien.

Alors, histoire de méditer un peu, je vais aller boire une bière en terrasse à Flagey, à Paris, à Molenbeek. Partout où c’est ouvert.

Pas pour vous provoquer en jouant les sans-peurs qui se moquent du danger. J’ai peur. Mais parce qu’il faut avancer.