A la recherche des semences perdues

Leur nom évoque la région où des générations de paysans ont patiemment sélectionné les meilleures graines pour créer une variété adaptée au terroir. Roux des Ardennes, Blanc des Flandres, Mars ardennais ou encore Blanc de Gembloux. Des spécimens progressivement abandonnés par l’agriculture moderne en raison notamment de faibles rendements, de taux de gluten trop faibles ou encore d’un manque de performance dans la panification mécanisée.

Depuis deux ans, un réseau informel de paysans, boulangers, chercheurs, jardiniers ou simples consommateurs s’est constitué en Wallonie sur le modèle du « réseau semences paysannes » qui existe déjà en France. « Li Mestère » (méteil en sud-luxembourgeois) évoque la farine issue d’une méthode de culture où le paysan sème diverses variétés sur la même parcelle, en l’occurrence du seigle et du blé.

Le groupe entend ainsi «  sauvegarder, réhabiliter et promouvoir la biodiversité cultivée propre aux terroirs wallons, permettant un plus large éventail de réponses pour s’adapter, notamment à l’avenir climatique changeant  » (1). Il est ouvert à tout qui veut s’impliquer dans ce type de démarche.

«   Nous avons commencé nos expériences au départ de semences qui venaient soit d’agriculteurs en contact avec le réseau français soit de banques de semences en France ou en Suisse », explique Sonia Balthazar, dont le doctorat en agronomie (UNamur) consiste à réaliser une recherche-action sur le sujet. «  Au départ d’une collection d’environ 200 variétés (blé, épeautre, avoine, orge, seigle et des ancêtres du blé comme l’engrain, le poulard ou l’amidonnier), nous semons les graines sur différentes parcelles pour observer la croissance des plantes, leur résistance aux maladies ou à la verse et, in fine, leurs qualités gustatives et nutritionnelles puisque le but est de faire du pain de qualité », poursuit l’agronome.

En plein centre de Namur, Philippe Delwiche, un passionné de semences de légumes anciens (lire ci-contre), a ainsi semé quelques m2 d’une dizaine de variétés tout en consignant minutieusement l’évolution de leur croissance. Les graines seront ensuite analysées.

Une petite parenthèse s’impose. En Wallonie, seules 6 à 8 % des céréales cultivées atterrissent, sous forme de farine, dans le pétrin des boulangers. L’essentiel de la production des céréales sert à nourrir les animaux ou les usines à biocarburants. La grande majorité de la boulange consomme donc des farines provenant de France, d’Allemagne ou encore du Canada.

Par ses expérimentations partagées, Li Mestère veut certes retrouver et sélectionner des variétés de céréales adaptées à l’agriculture biologique sans usage d’engrais de synthèse et de pesticides, mais également fournir aux boulangers une matière première non formatée qui ne s’encombre pas des critères de panification de l’agro-industrie. Réaliser un pain avec un mélange de variétés anciennes de blé nécessite davantage de savoir-faire et des fermentations plus longues, à l’instar de celle au levain.

« Pour l’instant, outre les essais sur des petites parcelles, nous semons des mélanges sur de plus grandes surfaces. Les résultats obtenus par le réseau français nous indiquent qu’il est plus intéressant de mélanger des variétés pour mesurer l’adaptation au terroir ou la résistance aux maladies », explique Sonia Balthazar. A Cherain, près de Gouvy, le « gros mélange » cultivé par des agriculteurs du coin est transformé en farine dans un moulin de ferme qui la vend en petites quantités.

Après deux années de récolte, des questionnements émergent comme la densité des semis ou la sélection de graines aux tiges moins longues pour réduire la sensibilité à la verse, sans utiliser des raccourcisseurs de paille. La recherche consiste également à identifier les verrouillages. Un des plus manifestes est l’interdiction faite par l’Union européenne d’échanger ses propres semences. Et l’obligation de payer des royalties sur les semences autoproduites à partir de 15 ha cultivés.

«  Il existe une certaine tolérance pour les échanges de semences en petite quantité, mais l’idée d’une taxe sur les semences de ferme fait son apparition », poursuit Sonia Balthazar. A cela s’ajoutent d’autres freins comme l’obligation pour les semences de figurer dans un catalogue uniformisé. Pas de quoi favoriser la biodiversité.

«  Il nous faudra sans doute une quinzaine d’années avant qu’émergent quelques variétés particulièrement adaptées aux terroirs wallons et à des méthodes de panification qui privilégient le goût et l’apport en nutriments », poursuit Sonia Balthazar. Un travail de longue haleine qui remet en question toute la chaîne de production, du grain au pain.

(1)  www.limestere.be

 

 

Philippe Delwiche, sélectionne des semences à partir des cultures dans son potager. © Michel Tonneau/Le Soir.
Philippe Delwiche, sélectionne des semences à partir des cultures dans son potager. © Michel Tonneau/Le Soir. - TONNEAU

Sauver des espèces avant qu’elles disparaissent des catalogues

Depuis plus de 30 ans, Philippe Delwiche cultive des légumes en milieu urbain. «  Au début, j’avais une petite parcelle derrière sur le domaine de la SNCB avec d’autres jardiniers. Puis, au fur et à mesure des départs, j’ai étendu mes cultures », explique cet accompagnateur de train à la retraite. En plein cœur du quartier Saint-Servais à Namur, son potager est un dédale de couches, serres et autres carrés de plantation dédiés entre autres à la production de semences.

«  Le goût des légumes est rarement pris en compte dans les variétés modernes tout comme la résistance aux maladies. Même pour une tomate remise au goût du jour comme le cœur de bœuf, l’hybride F1 (NDLR : première génération d’un croisement entre deux variétés distinctes) vendu en grande surface est insipide. Lorsque l’on cultive sans ajout d’engrais de synthèses et sans traiter aux pesticides, on a besoin de variétés non formatées.  »

Mêlant recherches historiques, échange de semences avec d’autres jardiniers amateurs ou contact avec des centres de recherche agronomiques, ce membre actif de l’ASBL « Nature et Progrès » débusque des variétés oubliées et les remet en culture pour les améliorer.

«  J’ai mis la main sur des graines de Lorthois, une laitue mise au point en 1880 dans la banlieue de Lille et adoptée, en 1907, par des maraîchers de Jambes pour sa résistance aux maladies. Je cultive aussi la frisée de Namur, résistante à la montaison, avant qu’elle ne disparaisse des catalogues de semenciers. Regardez comme elle a bien enduré la sécheresse », poursuit le jardinier en montrant des individus qui n’ont pas filé.

Le poireau de Huy, le céleri frisé de Dinant, la tomate Triomphe de Liège, la Berao, la betterave crapaudine… Autant de variétés semées, goûtées puis sélectionnées. «  Acheter des graines coûte cher. Autoproduire ses semences permet de risquer des semis sans trop dépenser », poursuit celui qui n’hésite pas à faire visiter son potager, partager ses méthodes de culture ou à accueillir des semis expérimentaux de blés anciens.