Carabistouille : Paris conquis !

© D.R.
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L’élection présidentielle française de 2017 a connu son lot de « petites phrases », d’expressions inédites ou de mots goûteux qui font les délices des commentateurs. Le répertoire de ces saillies comprend un mot qui fleure bon la francophonie septentrionale, singulièrement la Belgique : carabistouille . Son emploi sans réticence par certains protagonistes et par la presse lui a assuré une reconnaissance qui l’installe solidement à côté des synonymes standards baliverne , bobard .

L’accueil de carabistouille dans le français « de France » témoigne de la légitimité croissante des variétés géographiques du français. Loin des ostracismes de naguère à l’égard des belgicismes, québécismes et autres -ismes. Loin des carabistouilles de certains puristes…

Postscriptum 1

«J’ai admiré vos pudeurs de gazelle quand vous dites que la campagne a été polluée par les affaires de certains d’entre vous», lance Jean-Luc Mélenchon lors du premier débat entre cinq des candidats à l’élection présidentielle 2017. «Ce que vous proposez, comme d’habitude, c’est de la poudre de perlimpinpin» , s’exclame Emmanuel Macron, lors du débat du second tour avec Marine Le Pen.

Ces «petites phrases» − des punchlines dans le jargon globish − sont recueillies et glosées avec délectation, tout comme ces mots qui font mouche par leur étrangeté dans la bouche de certains candidats : barguigner, dégagisme, galimatias . La joute politique est un tournoi entre des chevaliers du verbe.

Les débats électoraux français ont donc pour effet de renvoyer les commentateurs à leurs chers dictionnaires. En outre, ils confèrent une légitimité aux trouvailles des protagonistes – lesquelles vont peut-être enrichir la nomenclature desdits dicos. Ce cercle (vertueux ?) est bien illustré par un mot employé à plusieurs reprises lors de la récente compagne présidentielle : carabistouille . Un mot bien connu en Belgique et dans le Nord de la France, considéré comme un régionalisme par les dictionnaires parisiens.

C’est pourtant le très parisien Le Monde qui a adoubé ce hobereau en plaçant à la une de son édition du 2 mai dernier le titre suivant : «Les carabistouilles monétaires de Marine Le Pen». Et cela sans prendre la précaution d’encadrer le mot de guillemets, une pratique qui tient les régionalismes à distance du «français de référence». Divers intervenants sur les réseaux sociaux n’ont pas manqué de saluer cette mise sur le pavois d’un des plus emblématiques de nos belgicismes.

Un candidat à la présidentielle a également fait usage du mot. Il s’agit de Jean-Luc Mélenchon qui déclarait, lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI du 15 janvier dernier :«Je ne suis pas intéressé à la carabistouille», exprimant par là son refus de toute compromission avec le socialiste Benoît Hamon. Ce n’était pas une première pour le bouillant tribun de La France insoumise. Le 10 février 2016 , il énonçait une prise de position similaire, avec le même choix lexical : «Voilà comment on traite une élection, dans un rapport ouvert aux citoyens, pas dans une carabistouille entre partis». Et cinq ans auparavant, le 13 novembre 2011 , le même Mélenchon critiquait le programme du candidat François Hollande en ces termes : «Tout cela sent beaucoup la carabistouille».

Les lecteurs attentifs auront remarqué, dans les citations qui précèdent, que Jean-Luc Mélenchon emploie carabistouille au singulier, avec un sens qui fait de ce nom un synonyme de embrouille . C’est là une différence notable avec ce que l’on entend en Belgique et dans le Nord de la France, où carabistouille est synonyme de calembredaine, baliverne, faribole et se présente le plus souvent comme un nom pluriel. Par contre, le titre du Monde correspond à l’usage de la francophonie septentrionale.

Postscriptum 2

Depuis quand les Français du centre de l’Hexagone connaissent-ils «notre» carabistouille ? Dans son livre Les mots de ma vie (Albin Michel, 2011) , Bernard Pivot plaide pour que, au rang des cent mots de la langue française à sauver, figure carabistouille , «aussi amusant à prononcer que facile à comprendre». Le président de l’Académie Goncourt précise qu’en 2004 il n’avait trouvé ce mot ni dans le Grand , ni dans le Petit Robert . Effectivement, si carabistouille avait été admis par le Petit Larousse dès 1979, il n’a été intégré dans le Petit Robert qu’à partir de l’édition 2008, à l’occasion de la refonte (par votre serviteur) de la nomenclature des belgicismes de ce dictionnaire.

La description du Petit Robert , conforme aux indications contenues dans le Dictionnaire des belgicismes (De Boeck), associe à carabistouille la marque «Régional (Nord, Belgique)». Son succès parisien montre que le mot perd peu à peu son caractère « régional » et s’introduit dans le français général. Cette évolution, sans être rarissime à l’heure actuelle, reste marginale. Elle peut se produire avec des mots issus des régions de France, comme dans le cas de tartiflette . Ce gratin de pommes de terre au reblochon est, à l’origine, un plat savoyard ; mais certaines chaînes de magasins l’ont popularisé dans toute la France et dans les pays proches.

La même « dérégionalisation » peut également survenir avec des formes ou des expressions en vigueur dans d’autres pays que la France. C’est le cas du nom courriel , proposé comme substitut de l’anglicisme e-mail au Québec et qui a gagné les faveurs d’un large public francophone. Ou de l’expression de Suisse romande «Il n’y a pas le feu au lac», expansion de «Il n’y a pas le feu» du français général. Ou encore du verbe s’enjailler «s’amuser, faire la fête», traité dans cette chronique le 9 avril 2016 , passé du français ivoirien au français général. Ces régionalismes d’origine apparaissent aujourd’hui sans marque géographique dans le Petit Robert .

Carabistouille suit cette voie, pour le plus grand plaisir des «gens du Nord». D’aucuns songeraient même à le proposer comme traduction de fake news…

Postscriptum 3

Le nom féminin carabistouille , souvent employé au pluriel, relève du registre familier. Il est très largement diffusé en Belgique francophone, tant à Bruxelles qu’en Wallonie (où il est en concurrence avec couille ). On le trouve également dans les parlers romans de Wallonie, à côté de divers synonymes ( colibète, couye, etc.). Sa plus ancienne attestation littéraire remonte à 1886, dans le roman Happe-chair de Camille Lemonnier.

Carabistouille est un composé de cara - et de bistouille . Le préfixe cara - n’a pas une origine clairement identifiée. Quant à bistouille , il s’agit d’un nom employé dans le Hainaut et dans le Nord de la France, pour désigner un café auquel on a ajouté une rasade d’eau-de-vie. Le Petit Robert , outre cette acception régionale, mentionne un emploi populaire, avec la signification : «mauvais alcool».

Le passage d’une boisson (de qualité douteuse) à un propos (peu crédible) est du même tonneau que l’extension de sens de l’adjectif imbuvable : «qui ne peut se boire» devient «qui ne peut être supporté» ( un homme imbuvable ; des propos imbuvables ). Et boire les paroles de quelqu’un conduit souvent à ne pas entendre les carabistouilles qui s’y cachent…