La nomophobie, c’est grave docteur?

Difficile de ne pas voir ces hordes de personnes les yeux rivés sur leur écran, que ce soit dans les transports en commun, marchant dans la rue, assis aux tables des restaurants et jusque dans l’obscurité des salles de cinéma ! Le “téléphone intelligent” a investi notre quotidien au point d’engendrer une pathologie des temps modernes connue sous le nom de “nomophobie”. Un néologisme tiré de l’expression anglaise “no mobile-phone phobia”, qui désigne la peur excessive que peut ressentir un individu à être séparé ne serait-ce qu’un instant de son téléphone portable. Selon une étude développée l’année dernière par l’asbl ReForm et l’ULB, 95,6 % des jeunes âgés entre 12 et 18 ans possèdent un smartphone en Fédération Wallonie-Bruxelles, tandis qu’un peu moins de la moitié en serait totalement accro. « La dépendance aux smartphones chez les jeunes est surtout liée aux réseaux sociaux et nombreuses sont les applications sur lesquelles ils surfent pendant des heures, avec une préférence pour Facebook, Instagram, YouTube et Snapchat », constate Jérémy Servais, spécialiste des réseaux sociaux. En plus de permettre de communiquer à toute heure, le smartphone sert aussi à rassurer la “génération Z”, composée de ceux qui sont nés après l’avènement du digital, à tout vérifier, à prendre le contrôle sur son environnement. Le réflexe Google en est le parfait exemple. « Tout le monde a plus d’une fois vécu cette situation où, plutôt que de se creuser les méninges, on utilise la simplicité et la rapidité de notre ami Google. Le moteur de recherche devient en quelque sorte notre disque dur externe, raccordé à notre cerveau par les nouvelles technologies, réduisant ainsi l’effort de mémorisation. Pour beaucoup, le téléphone intelligent est devenu une extension corporelle vissée à la main », fait remarquer l’expert. Et la prochaine génération ne devrait pas faire mentir la tendance. Selon une étude américaine de “Common Sense Media”, spécialisée dans l’étude des médias et technologies familiales et des enfants, 45 % des bébés de moins de 2 ans arrivent aujourd’hui à déjà utiliser un smartphone, contre 10 % en 2011 !

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221 fois par jour !

En moyenne, on toucherait à notre smartphone près de 221 fois par jour. Consulter ses mails, répondre à un commentaire, “liker” une photo ou répondre à tout moment à toute sollicitation sont donc devenus des gestes aussi banals qu’addictifs. Pauline, 16 ans, nous explique même être devenue esclave de son joujou virtuel. « C’est simple, je ne m’en sépare jamais. Je l’ai en permanence sur moi. Quand je vois que ma batterie est presque à plat ou que je n’ai plus de wi-fi, je commence à angoisser et à avoir quelques bouffées de chaleur car j’ai peur d’être coupée du monde ou de rater quelque chose d’important. Consulter mon smartphone est ma première et dernière action de la journée », nous confie la jeune étudiante. Et lorsqu’on lui demande si elle est prête à lâcher son smartphone ne serait-ce qu’une journée, Pauline est catégorique : « Hors de question ! Pourquoi le ferais-je ? » s’insurge l’étudiante avant d’avouer très honnêtement qu’elle ne pourrait plus jamais vivre sans. Bien plus qu’un outil du quotidien, le smartphone est ainsi devenu une véritable drogue pour certains adolescents. « La sensation de manque est comparable à celle éprouvée par les drogués ou les alcooliques. Quand ils arrêtent, un certain nombre de jeunes se sentent mal. Ils sont nerveux, ont des insomnies, et ils sont en proie à des impulsions irrésistibles à aller toucher leur téléphone. Au niveau des traitements, les stratégies thérapeutiques sont les mêmes », juge Morgane Gerber, psychologue à Bruxelles, qui souligne qu’à ce jour, la communauté scientifique internationale n’a toujours pas reconnu la dépendance au smartphone comme une addiction.

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Le téléphone au volant, quatrième cause d’accident

Si certains n’y voient qu’un toc moderne dépourvu de tout effet, pour d’autres en revanche, la nomophobie est devenue une affection bien réelle parfois lourde de conséquences. Loïc, 24 ans, ne dira certainement pas le contraire. L’année dernière, ce jeune étudiant en médecine, promis à un bel avenir, a perdu le contrôle de son véhicule alors qu’il était en train d’envoyer une vidéo à l’un de ses amis sur l’application Snapchat. « Cinq secondes d’inattention et me voilà condamné à vivre dans une chaise roulante », nous confie, la gorge encore nouée, le jeune homme qui a désormais perdu l’usage de ses jambes. « J’étais totalement accro à mon téléphone. Je l’utilisais partout, tout le temps, sans me soucier des conséquences. Malgré les nombreux avertissements de mes parents, je n’ai pas voulu prêter attention parce que je suis jeune et que je pensais que rien ne pouvait m’atteindre. Manque de bol, le destin en a décidé autrement. Aujourd’hui, tout rêve de me voir un jour devenir un grand chirurgien s’est envolé au même moment que cette distraction sur mon écran », témoigne Loïc. En Belgique, un conducteur sur dix reconnaît lire ou écrire des messages sur son smartphone en conduisant. Un comportement de plus en plus fréquent qui, d’après l’IBSR, multiplie par plus de 20 le risque d’avoir un accident de la route.

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Envie de décrocher ?

Vous avez pris conscience que votre smartphone prenait peut-être trop de place dans votre vie ? Vous ne voulez plus être esclave de votre téléphone et souhaitez agir ? “Soir mag” a déniché deux applications qui vous permettront de soigner votre dépendance. L’application mobile “Moment” (compatible uniquement sur iOS) et “Break Free”(sur iOS et Android) inspectent quotidiennement l’usage que vous faites de votre téléphone pour déterminer un score de dépendance digitale. Celles-ci vous dressent alors un bilan détaillé avec le nombre de minutes ou d’heures passées chaque jour sur votre smartphone et vous avertissent lorsqu’il est temps de lever les pouces. Paradoxe de cette nouvelle ère ultra-connectée : on utilise son téléphone intelligent pour mieux s’en libérer !

Stop au “phubbing” !

Sur la planète des hyperconnectés, les anglicismes et néologismes pleuvent. Dernier en date : le “phubbing”. Si le mot ne vous dit pas grand-chose, il y a fort à parier que la pratique, elle, vous est familière. Le phubbing, contraction de “phone” (“téléphone”) et de “snubbing” (“snober”), désigne un acte d’incivilité 2.0 consistant à plonger dans son téléphone tandis qu’une personne est en train de vous parler. Le “phubbing” a même son monument, immortalisé dans le bronze par le sculpteur Paul Day à la gare de Saint-Pancras, à Londres.

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