Khaos, le cauchemar grec comme si vous y étiez

De mai 2009 à mai 2012, le chômage est passé de 8,5 à 21,7.
De mai 2009 à mai 2012, le chômage est passé de 8,5 à 21,7. - D.R.

On en avait entendu parler, on avait lu des articles, vu des sujets au journal télévisé sur le sujet. En somme, on savait. Mais le documentaire d’Ana Dimitrescu, Khaos, les visages humains de la crise grecque, donne le sentiment d’enfin comprendre de l’intérieur ce que vivent nos voisins européens. Et c’est un choc.

Dimitrescu a travaillé rapidement, entre janvier et mai 2012, en parcourant le pays du nord au sud, de la capitale athénienne aux petits ports et campagnes. «  Face à ce qui se passait là-bas, nous explique-t-elle, j’ai eu envie de partir, du jour au lendemain, et d’aller montrer la Grèce à visage humain, pas celle des chiffres et des bilans économiques communiqués par le FMI.  »

Cela donne un film nourri par des dizaines d’entretien, avec des anonymes comme des personnalités publiques, avec des ouvriers, des paysans, des marins comme avec des médecins, intellectuels ou artistes.

Khaos n’entend pas analyser les causes de la crise. Il en montre par contre, de façon complète et détaillée, les conséquences. Et le constat est effarant. De mai 2009 à mai 2012, le chômage est passé de 8,5 à 21,7 %. Ceux qui ont conservé leur travail ont désormais des salaires généralement rabotés de 40 %. Les faillites sont innombrables. Des restaurants, cafés, librairies, cabinets médicaux, stations d’essence ferment de façon incessante. La quart-mondisation gagne. Des milliers de sans-abri errent dans la capitale. Font les poubelles. Courent les « restos » de rue. Le taux de suicide est en explosion.

«  Il n’y a pas une seule famille qui n’est pas touchée. C’est digne d’une situation de guerre  », explique Panagiotis Grigoriou, qui se définit comme un blogueur de guerre économique.

Factures impayées, menaces d’expulsion, angoisse de ne pas pouvoir finir le mois. Tout cela crée un climat d’urgence propice à un climat d’insécurité : vols, émeutes, violence urbaine, manifestations… «  Il y a un grand danger, avertit Manolis Glezos, grand résistant, c’est que la colère du peuple se transforme dans un bain de sang terrible, en lieu et place d’une action politique.  »

Giorgos Cosmopoulos, cardiologue et web reporter, ne dit rien d’autre : «  La société grecque est en ébullition. C’est une marmite au bord de l’explosion. »

Du coup, et face à la brutalité de la crise, vient un autre phénomène : l’exil. Les étudiants, en quête d’un avenir, désirent de plus en plus partir et émigrer, notamment vers les Etats-Unis, l’Australie, le Royaume-Uni ou l’Allemagne. Et les indépendants n’en pensent pas moins. L’un d’eux résume : «  Si je ne peux plus subvenir aux besoins de ma famille, si nous devenons très pauvres, j’envisagerai de quitter le pays. »

Les petits trinquent. Luttent pour ne pas finir sous les ponts. Et les intellectuels ne sont pas en reste. Katerina Thanopoulos, enseignante universitaire qui ne touche plus que 900 euros (au lieu de 1.500), après 24 ans d’ancienneté, témoigne : «  Nous ne pouvons plus aller au théâtre. Ni sortir boire un café. Nous n’avons plus d’argent pour porter de beaux vêtements. Nous ne pouvons plus acheter de livres. Toutes ces choses simples, c’est fini.  »

Un chirurgien-dentiste enchaîne : «  J’ai perdu presque toute ma clientèle parce que de nombreux patients ne peuvent plus payer.  »

Même le tourisme est en berne. Un marchand de souvenirs, installé depuis 1976 sur le site des Météores, se plaint de la disparition des vacanciers grecs. Les chèques-vacances sociaux ont été supprimés, tout comme les initiatives de soutien au tourisme grec. Du coup, les Grecs ne viennent plus. «  Tout comme les Allemands qui représentaient la majorité de nos clients  », affirme-t-il.

Ne parlez pas des Allemands aux Grecs ! La blessure vis-à-vis du pays sanctionneur est vive. Et justifie sans doute la disparition du touriste allemand, qui vit avec culpabilité la maladie contractée par le peuple grec. Dans la rue, les calicots anti-Merkel ont la cote. «  La Grèce appartient aux Grecs. Merkel, âne bâté !  » Un professeur de littérature accuse : «  On n’aime pas la démocratie des Allemands. On veut notre démocratie à nous.  »

On veut aussi, rappelle Manolis Glezos, le remboursement historique de la dette allemande de la Seconde Guerre Mondiale : 162 milliards d’euros, et plus de 1.000 milliards si on compte les intérêts. «  Pourquoi ont-ils rendu cet argent aux autres pays mais pas à nous ?  », interroge Glezos.

Ana Dimitrescu est revenue de Grèce ébranlée. «  Ce qui m’a choquée, c’est de prendre conscience qu’aujourd’hui, un pays considéré comme développé peut perdre l’ensemble de ses acquis en deux ou trois ans à peine. La retraite, les garanties santé, le chômage, tous ces acquis sont relatifs et peuvent s’effondrer en peu de temps.  » Qui plus est, conclut-elle, «  la crise économique exacerbe la rupture de solidarité. C’en est fini d’un certain idéal européen. Un pays est en train de s’effondrer… dans l’indifférence la plus grande  ».

NICOLAS CROUSSE