Antisémitisme : le prix du silence

Je voudrais revenir ici sur les deux problématiques que soulève cet incident. D’abord, la montée de l’antisémitisme au sein de la population d’origine arabo-musulmane. Ensuite, le silence coupable et irresponsable du PS, mais aussi celui des institutions chargées par la loi de jouer le rôle de « garde-fou » contre la montée d’une haine que nous pensions disparue.

L’application par la justice des législations visant à lutter contre le racisme et la xénophobie a eu pour effet de rendre ces comportements passibles de poursuites pénales. Elle a pour conséquence d’encourager les individus les plus virulents à nier leur antisémitisme, et à le dissimuler derrière le masque de l’antisionisme.

Antisionisme ou antisémitisme ?

L’antisionisme, loin d’être un courant forgé par une réflexion intellectuelle, cache la plupart du temps une haine aveugle visant, non l’idéologie sur laquelle fut bâtie l’Etat d’Israël, mais sa population juive.

La plupart des poncifs hérités du vieil antisémitisme européen le plus abominable (du Juif vampire assoiffé de sang au Juif « pieuvre » étendant ses tentacules afin de contrôler la finance, les cercles de pouvoir et les médias, en passant par le Juif « boucher » assassin d’enfants, etc.) connaissent d’ailleurs une recrudescence ces dernières années. Au fil du temps, l’assimilation du Juif (pardon, du « sioniste ») aux nazis a même fini par émerger, les premiers étant accusés de reproduire à l’égard des Palestiniens la souffrance endurée durant la Seconde guerre mondiale.

L’une des preuves les plus explicites de l’assimilation entre « Juifs » et « sionistes » eut lieu à l’occasion de la manifestation organisée à Bruxelles en janvier 2009 lors de l’opération « Plomb durci ». Au cours de celle-ci, on put entendre les cris de « Mort aux Juifs ! ». « Mort aux Juifs ! »…en 2009…en pleine capitale de l’Europe ! Une honte, et pourtant, déjà, à l’époque, le Centre pour l’Egalité des Chances comme les partis de Gauche avaient brillé par leur silence.

Dès 2011, une enquête du sociologue Mark Elchardus (VUB)1 révélait qu’un élève bruxellois d’origine arabo-musulmane sur deux assumait son antisémitisme. Plus près de nous, le quotidien « Le Soir » étayait cette étude en rapportant, à l’occasion d’un reportage mené dans une école schaerbeekoise, que de jeunes adolescents n’hésitaient pas à faire l’apologie du nazisme.

La montée d’un antisémitisme issu de la communauté arabo-musulmane est une réalité à Bruxelles. Les agressions antisémites sont en augmentation croissante. Et ne proviennent plus seulement de groupuscules à la fois radicaux et marginaux. Edouard Delruelle, le directeur-adjoint du Centre pour l’Egalité des Chances, le reconnaissait d’ailleurs lui-même dans les colonnes de « La Dernière Heure » il y a quelques semaines à peine.

Le Centre pour l’égalité des chances discrédité

Ce qui m’amène au second point. Celui du silence assourdissant de la Gauche, de ses associations satellites mais aussi (et surtout), d’institutions créées par le législateur afin de combattre le racisme. Tous les racismes.

L’ASBL « PAC » est une association satellite du PS. Parmi les membres de son Conseil d’administration se trouvent de nombreuses personnalités socialistes, y compris des parlementaires.

La diffusion d’une affiche antisémite est sanctionnée par la loi. Une loi promue et votée en son temps par le PS. Or, à l’exception du président de la section de Molenbeek, sorti de l’anonymat à cette occasion, aucun responsable politique du PS bruxellois, de même qu’aucun parlementaire siégeant au CA du PAC, n’a publiquement pris position sur cette affaire. Tout a été fait pour la minimiser. Pire : l’étouffer. Un communiqué discret fut certes publié par la locale puis, une dizaine de jours après les faits, par la régionale. Des communiqués dans lequel le PAC présente ses excuses. Sans pour autant désigner les responsables, ni annoncer des sanctions.

De même, le silence du Centre pour l’Egalité des Chances fut absolument effarant. Un communiqué laconique, relayé par aucun média et mis en ligne sur son seul site internet une semaine après les faits, affirme que le Centre condamne mais renonce à poursuivre les personnes ayant diffusé l’affiche en l’absence d’intention antisémite (sic). Cette décision du Centre affaiblit encore un peu plus sa crédibilité.

La loi du 15 février 1993 créant le Centre ne lui demande pas de se poser en juge. Elle lui demande d’ « ester en justice dans les litiges auxquels pourraient donner lieu l’application […] de la loi d[e] 1981 tendant à réprimer […] le racisme ou la xénophobie ». Il revient au juge, et au juge seulement, à vérifier si l’auteur avait ou non l’intention d’inciter à la haine du Juif.

Le Centre doit jouer un rôle proactif en la matière. Il doit identifier les auteurs de faits aussi graves et les traduire en justice. A celle-ci de trancher. En toute indépendance.

L’institution n’en est cependant malheureusement pas à son premier manquement.

Il y a quelques mois, Viviane Teitelbaum et moi-même avions demandé la démission d’Edouard Delruelle. Celui-ci avait en effet refusé de sanctionner une de ses formatrices, qui avait notamment déclaré à des policiers que les Juifs « peuvent tout se permettre car ils ont de l’argent et le pouvoir financier, mais exploitent également notre culpabilité [pour l’Holocauste]».

Nous avions attendu (en vain) une réaction forte de la part du Directeur-Adjoint du Centre. D’où notre stupéfaction lorsque nous avions appris qu’il estimait que l’employée «aurait dû dire qu’ils faisaient plutôt partie de la classe moyenne ». Des propos qui, loin de condamner des propos racistes, renforçaient l’idée selon laquelle les Juifs jouiraient tous d’un niveau de vie élevé...

Deux poids, deux mesures

Le silence du Centre témoigne du « deux poids, deux mesures » d’une institution indépendante créée pour servir de poste de veille de la lutte contre les discriminations. Cette différence de traitement fut particulièrement criante suite aux récentes déclarations du directeur de l’ASBL « Les petits riens », accusé d’homophobie. Ainsi, en lieu et place du silence du PS bruxellois comme du Centre dans « l’affaire » de la caricature, ces propos, plus que maladroits, avaient suscité une réaction forte et rapide tant du patron (socialiste) d’Actiris que de M. Delruelle.

Comment expliquer ce silence coupable, cette absence de réaction qui finit par cautionner la grave dérive que connaît une partie grandissante de la jeunesse d’origine arabo-musulmane, notamment à Bruxelles ?

L’électoralisme ? Sûrement. Cela fait des années qu’avec d’autres, nous dénonçons l’attitude suicidaire de la Gauche. Par souci de ne pas perdre les voix de la frange la plus radicale des électeurs d’origine étrangère, les responsables politiques socialistes finissent par s’enfoncer dans la compromission. Quitte à renier leurs valeurs et à sacrifier les principes démocratiques les plus élémentaires.

« Pécher par le silence quand ils devraient protester, transforme les Hommes en lâches » écrivit un jour la poétesse américaine Ella Wheeler Wilcox. C’est une maxime que nous devrions assurément conserver en tête. Car notre silence coupable et notre absence de réaction face à l’inacceptable pourrait, si nous ne réagissons pas, engendrer le pire. Nous, citoyens d’Europe, ne le savons que trop bien.