Tony Leung, alter ego de Wong Kar-waï depuis 23 ans et 7 films

Photo D.R.
Photo D.R.

A cinquante ans, Tony Leung est une légende vivante du cinéma asiatique. Sa force tranquille, son élégance imparable et sa profonde sensibilité en ont fait un visage iconique du dernier quart de siècle. On l’a vu dans le désordre chez Ang Lee (l’admirable «  Lust, caution »), Andrew Lau et Alan Mak («  Infernal affairs », qui inspira le remake de Scorsese «  Les infiltrés »), Tran Anh Hung («  Cyclo<UN>»), Hou Hsiao-hsien («  Les fleurs de Shanghai »), John Woo («  À toute épreuve »). Mais son grand maître est et demeure plus que jamais Wong Kar-waï. Qu’il retrouve ici pour la septième fois.

Votre association avec Wong Kar-waï est aussi célèbre que celle de Truffaut et de Jean-Pierre Léaud : sept films, de 1990 à aujourd’hui. À quoi attribuer cette collaboration magique ?

Vous pouvez aussi parler de Scorsese et De Niro, qui est l’un de mes acteurs préférés. À quoi l’attribuer ? Sans doute au destin. La toute première fois que je l’ai rencontré, je lui ai beaucoup parlé de moi, sans cesse. Ce n’était pas dans ma nature de m’ouvrir de la sorte à un étranger. Mais j’ai eu le sentiment que j’étais face à quelqu’un en qui je pouvais avoir confiance. C’était juste avant « Nos années sauvages », fin des années 80.

Quel est l’homme que vous découvrez, à l’époque ?

Un homme qui savait comment me diriger. À l’époque, j’en avais assez de ma carrière d’acteur. Je voulais arrêter. Comme je ne me sentais le talent pour rien de particulier, j’ai continué. Entre Kar-waï et moi, il y avait une profonde alchimie. Notre relation a commencé, et nous voilà aujourd’hui.

Comment travaillez-vous sur un plateau, tous les deux ?

On ne parle jamais. On ne discute pas, sur un plateau. C’est une relation très étrange. Avant le tournage, il me fournit beaucoup d’informations dont j’ai besoin pour mon personnage. Mais après, il me laisse seul, à préparer ma cuisine interne. Il attend que je m’en sorte par moi-même.

On connaît le sens du perfectionnisme de Wong Kar-waï. Cela suppose-t-il que vous faites beaucoup de prises ?

Oui. Pratiquement toujours. Nous avons tourné une scène précise en différents lieux, en différentes saisons, en différents costumes, parfois avec de différents dialogues. La même scène. Il a ses raisons, sans doute, mais il ne nous les communique jamais. Les acteurs et actrices viennent parfois me trouver, quand ils sont perdus, en s’imaginant que je vais les éclairer, moi qui connais Kar-waï depuis si longtemps. Mais je me dois de leur dire : je ne sais pas.

Vous ne savez en somme pas du tout le film que vous fabriquez, durant le tournage !? Avec les quantités invraisemblables de rushes, il y a le potentiel pour une dizaine de films tous différents ?

La première fois que je vois un film de Wong Kar-waï, je suis perdu. Parce que je cherche toujours les parties manquantes, celles sacrifiées au montage : où sont passées toutes ces scènes que j’ai tournées ? Il me faut trois ou quatre visions pour commencer à comprendre le film.

Bruce Lee, qui fut l’élève de Ip Man, est une icône du cinéma. A-t-il compté dans votre vie ?

Je regardais ses films quand j’avais sept ans. Je ne savais pas alors ce qu’était le kung-fu. C’était pour moi un héros de film d’action. Et je ne savais rien de Ip Man. Je n’ai par contre pas oublié le jour de sa mort, et le moment où j’ai appris la nouvelle, à la télévision. Je me suis dit : non, Dieu ne peut pas mourir. Il était plus qu’un dieu du kung-fu. C’était un homme d’une grande valeur. Un philosophe, avec une grande passion pour la vie. Le kung-fu, c’est bien plus que de l’entraînement physique ou que des techniques de combat. Si nous avons quatre mille ans d’histoire de cette culture, il doit y avoir bien plus que cela. Et il y a un héritage spirituel, c’est évident. Qui prend ses racines dans la philosophie chinoise. Dans la méditation. Dans le bouddhisme. Et en cela, les arts martiaux peuvent vous rendre plus sage, dans le sens de savoir comment vivre sa vie au mieux. Quand j’étais petit, je voulais apprendre le kung-fu. Mais dans la tête de ma mère, il y avait cette idée que le kung-fu n’appartenait qu’aux policiers et aux gangsters. Je pense que le kung-fu, c’est bien plus que cela.

Vous l’avez finalement appris sur le tournage. Expérience heureuse ? Douloureuse ?

Les deux. Très douloureuse, oui, et je me suis cassé le bras deux fois, à l’entraînement. Mais expérience joyeuse aussi.

Il y a un grand écart, pour le comédien que vous êtes, entre un film extrêmement physique comme celui-ci et « In the mood for love », par exemple ?

Et pourtant j’aime autant les deux, croyez-moi. Comme acteur, je ne voudrais pas me cantonner à un seul style de film. Le kung-fu a de ce point de vue apporté une diversion forte par rapport à ce que j’ai joué chez Wong Kar-waï auparavant.