«Men at Lunch»: un mystère de plus de 80 ans

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Titre : « Déjeuner au sommet d’un gratte-ciel » (« Lunch Atop a Skyscraper »). Date : 20 septembre 1932. Lieu : chantier du Rockefeller Center. Auteur : anonyme. Cette photo a fait le tour du monde, pourtant le mystère plane toujours autant, sur son auteur comme sur ceux qu’elle représente.

Funambules du ciel. Eclatants symboles d’un Manhattan flamboyant. Pionniers de la grandeur new-yorkaise. Perchés à 260 m du sol, ces onze maçons ont fait le tour du monde. Mythique, la photo a vu des millions de regards s’y poser. Parodiée, détournée, célébrée, encensée, l’image nourrit inlassablement pléthores d’hommages, d’interprétations et de polémiques.

« Ils pourraient être n’importe qui »

En 2011, Sean et Eamonn O’Cualain lancent le projet d’un documentaire à travers leur Irlande natale. C’est à partir de là que les frères décident de mener l’enquête sur le fameux cliché. «  Ils (les ouvriers, ndlr) pourraient être n’importe qui. Nous pouvons tous nous placer sur une poutre. Je pense que c’est pourquoi la photographie fonctionne  », déclare le réalisateur Sean O’Cualain. Entre deux tournages, durant une pause sandwich, ils tombent sur une note signée Pat Glynn. Celui-ci prétend que son père, Sonny, et son oncle, Matty O’Shaughnessy, sont deux des ouvriers apparaissant sur la photographie. Electrisés par la nouvelle, ils prennent rapidement contact avec l’homme. Convaincus que l’histoire intéressera TG4, la petite chaîne de télévision publique irlandaise, ils se lancent à l’aventure et remanient leur documentaire.

Première étape de leur périple. Les frères O’Cualain découvrent très vite que Pat ne possède aucune preuve substantielle de ce qu’il avance. Malgré la frustration, les réalisateurs poursuivent leurs recherches. Le film allait alors devenir « l’histoire jamais racontée de l’image la plus connue dans le monde, du mystère des onze hommes sur la poutre et de la grande lutte de l’immigration », confiaient les réalisateurs lors d’une interview pour entertainment.ie.

L’investigation prend forme. Au centre d’archives du Rockefeller Center, aucun document informant de l’embauche, l’organisation, l’identité ou l’origine des travailleurs n’est consultable. La déception se fait sentir. C’est dans les archives de Corbis, en Pennsylvannie, où est entreposé le négatif, en plaque de verre, original de la photo, que l’enquête prendra un nouveau tournant. A force de persévérance, ils mettent la main sur les images de plusieurs photographes ayant travaillé sur le chantier le jour de la prise de vue. L’hypothèse d’une mise en scène semble se confirmer. Celle de la gloire du Rockefeller Center en devenir. Retournement de situation : après avoir commandé un exemplaire de la photo, les frères irlandais reçoivent, à leur grande surprise, un cliché vraisemblablement pris quelques secondes après l’original. La manipulation des négatifs sur plaque de verre ne permettant pas une prise de vue en rafales, cette photo – inconnue jusqu’alors – permet aux réalisateurs d’avancer qu’il ne s’agit pas d’un cliché pris sur le vif du moment.

Un nom sur un visage

A l’heure qu’il est, l’identité de l’auteur n’a pas encore été définie. De 2002 à 2012 l’agence Corbis avait accordé à Charles Ebbets le crédit de la photo. Mais malgré les revendications de la famille du photographe, Corbis a finalement déclaré devant la caméra de Sean O’Cualain que les preuves étaient insuffisantes pour continuer d’affirmer cette thèse.

Du côté des protagonistes de la photo, le mystère demeure tout aussi grand. Nombre de tentatives d’investigation ont été initiées sans jamais prouver quoique ce soit, faute d’éléments probants. C’est là que le documentaire fait fort. De manière tout à fait insoupçonnée, une nouvelle photo révélatrice fait son apparition. Même immeuble, même hauteur. Le cliché montre quatre hommes en pleine sieste, allongés sur la poutre d’acier. C’est ici que l’histoire atteint son climax. Au dos de la photo : leur identité. C’est la première fois de l’histoire que le spectateur met des noms sur ces visages : Joseph Eckner et Joe Curtis, deux ouvriers clairement reconnaissables d’une photo à l’autre.

Histoire à suivre…

Limités par leur petit budget et dépassés par l’immensité de la question, les deux frères achèvent leur documentaire en laissant une multitude de questions ouvertes. «  C’est une célébration de ce que les hommes ordinaires de l’Irlande et de l’Europe ont construit lorsqu’ils sont arrivés en Amérique. J’espère que les gens éprouvent un sentiment de fierté dans ce que ces hommes ont réalisé et que la prochaine fois qu’ils visiteront Top of the Rock à New York ou verront les toits de NY, ils le feront en sachant que des mains irlandaises ont pris part à leurs constructions. Cela (le film, ndlr) fera également résonance aux personnes et aux familles qui viennent de quitter ou quittent leur pays pour aller travailler à l’étranger. Peu importe où nous vivons, nous pouvons atteindre et aspirer à plus grand  », racontent d’une même voix les réalisateurs.

Vendu à la chaîne TG4, le documentaire « Men at Lunch » a suscité avant même sa diffusion la curiosité internationale. Invité dans plusieurs festivals, le film devrait prochainement sortir dans différents pays. Des revendications affluent de toutes parts du monde. Les réalisateurs n’ont de cesse d’être contactés par des descendants pensant reconnaître l’un de leurs ancêtres. Les pistes sont innombrables. Et les réponses parcimonieuses. De cette allégorie du courage et de la camaraderie, nombreux sont ceux à vouloir s’approprier une part de l’histoire. Le mystère reste cependant irrésolu. Mais c’est cela aussi qui procure sans doute à New York et à cette photo, leur caractère tellement fascinant.