Le billet de Thomas Gunzig: «Le roman, mais aussi l’auteur»

Le fameux «
curieux petit short en jeans à franges
» de notre héros.
Le fameux « curieux petit short en jeans à franges » de notre héros. - Thomas Gunzig

Et pourquoi les vacances ne seraient-elles pas aussi l’occasion d’innovations majeures ? L’émergence de concepts totalement révolutionnaires. De ces intuitions qui relégueraient Zukerberg dans la catégorie des inventeurs de mots fléchés.

Un exemple au hasard. Imaginez-vous en train de choisir « le » livre de vos vacances, celui qui vous accompagnera l’été durant, et avec lequel votre libraire vous fournirait pour le même prix l’auteur lui-même. En vrai !… Attention ce ne serait pas comme les œufs Kinder, il n’y aurait rien à monter soi-même. Non, vous recevriez l’ensemble sous un grand blister transparent que vous glisseriez dans votre coffre de toit, sans y jeter un œil de peur d’en dénaturer avant l’heure la magie estivale. Et une fois sur place – prenons au hasard les collines toscanes pour rester dans le consensuel –, vous vous retrouveriez non seulement avec le roman, mais aussi avec l’auteur ! En bonus. Une formule « deux en un » qui pourrait sauver du marasme le petit libraire indépendant. Parce que bien sûr, chez Amazon, ils auraient essayé de faire pareil, mais y auraient très vite renoncé après avoir perdu dans le transport quelques Prix Nobel africains et autre jeune romancière nymphomane de 17 ans très prometteuse.

Donc, vous seriez allongé dans votre transat, le parfum de la lavande rehaussée d’une note chlorée, juste pour faire villégiature de luxe. Avec le pincement de cœur qui accompagne l’ouverture d’un pain surprise, vous entameriez la lecture de l’ouvrage en question (prenons le Manuel de survie à l’usage des incapables dont je viens de recevoir en primeur un exemplaire) et après une première scène de pêche à la baleine aussi belle et désespérée qu’un festival de théâtre de rue, vous lèveriez les yeux. Et là, en plus des cyprès et de l’inflexion ambrée des champs de tournesol, vous auriez le romancier en question ! Thomas Gunzig lui-même, dans le cas de figure qui nous occupe. L’auteur rien que pour vous, circulant comme si de rien n’était sur la margelle de la piscine. Torse nu, le corps ceintré dans un curieux petit short en jeans à franges. Certes encore un peu pâle, mais les pectoraux très honorablement entretenus. Un profil qui hésiterait entre le maître nageur et l’agent du Mossad attendant son ordre de mission. Thomas Gunzig ! Celui dont votre fiancé prononce le nom avec dans la bouche une inflexion humide qui parfois vous agace. Thomas Gunzig tout en muscle et en crolles. Les clapettes aux pieds et la sangle de son Canon D700 nouée autour du poignet, s’appliquant avec une attention d’entomologiste à immortaliser le moindre insecte circulant à sa portée.

Lire un roman à l’ombre de son auteur. Rien que d’y penser, la gratitude me brouille les yeux.

Et comme sa présence à vos côtés serait contractuellement assurée jusqu’à la dernière page du roman, vous n’en liriez que quelques pages à la fois, rien que pour faire durer le plaisir. Vous pourriez à tout moment suspendre votre lecture afin de lui faire éclaircir un passage ou pour discuter avec lui d’un point de syntaxe.

Comme les jeunes filles au pair, il mangerait avec vous et participerait aux tâches ménagères. Après le repas, il ferait la vaisselle. Et dans sa bouche, ce « j’adore faire la vaisselle » sonnerait comme une confidence d’une intimité bouleversante. Vos vacances prendraient soudain le caractère délicieusement glacé des couvertures de Gala.

Jamais il ne se départirait de ce flegme moderne et un poil désenchanté qui fait tout son charme. Et lorsque votre belle-sœur hystérique qui a toujours rêvé d’être écrivain, roulerait sur le sol de la cuisine sous l’effet de l’herbe ramenée du cap d’Agde, en hurlant « Thomas je vous aime ! », lui, Thomas Gunzig, se contenterait de lui tapoter la main en lui proférant des propos encourageants : « Oh, vous savez il y a plein d’autres métiers qui paient mieux ! »

Comme pour souligner son statut transitoire, il resterait debout tout le temps du séjour. Toujours un peu fébrile. Engrangeant un nombre abyssal de photos de lézards. S’éclipsant deux heures par jour pour rédiger son billet du Soir. Vous laissant à son délirant Manuel de survie à l’usage des incapables dont vous dévorez à présent les dernières pages avec le sentiment très clair de voir se profiler des adieux, dignes dans la forme, mais qui pour vous seront déchirants.

Seule consolation à cet instant plein d’émotion où, sur le quai de la gare de Trestina, il ira jusqu’à vous donner son adresse mail, vous pourrez vous dire que si la formule prend, l’année prochaine vous passerez peut-être vos vacances avec Eric-Emmanuel Schmidt, bande de veinards.