Va-t-on devoir démolir la tour des finances à Liège?

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On connaît l’adage : le Conseil d’État suit l’avis de son auditeur dans 95 % des cas. Depuis la fin juillet, plusieurs autorités publiques, une société immobilière et un entrepreneur doivent considérer autrement cette statistique. Le rapport de l’auditeur du Conseil d’État concernant la construction d’une tour destinée à abriter les services fédéraux à Liège, juste en face de la nouvelle gare des Guillemins, se clôture sans ambages : «  le permis d’urbanisme accordé sur base du périmètre de remembrement urbain est, par voie de conséquence, illégal, de sorte qu’il faudrait l’annuler  ». Or les travaux de construction dépassent déjà aujourd’hui le quatrième étage d’une tour qui doit en compter 27…

La gare de Liège dessinée par l’architecte Calatrava n’est que le premier maillon, le plus visible et le plus symbolique, du renouveau désiré pour l’ensemble du quartier des Guillemins. Le problème, c’est que, dès le départ, la Ville et la SNCB Holding (en charge des grandes gares et de la valorisation du patrimoine, y compris les terrains) n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un projet, à peine sur la volonté de travailler ensemble. Malgré les dix années nécessaires à l’achèvement de la gare, quand celle-ci fut inaugurée avec fastes, aucun accord sur les aménagements alentours n’existait.

Quatre ans plus tard, le seul projet immobilier en cours concerne une nouvelle tour dont la location est déjà promise à l’accueil des services fédéraux des finances, qui occupent déjà les bâtiments voisins (ils n’ont qu’une trentaine d’années mais doivent déjà être démolis…). La Régie des Bâtiments a conclu avec la société Fedimmo (une filiale à 100 % de Befimmo) un bail de 25 années fermes pour un immeuble de 39.000 m². Il s’agit d’un projet estimé à 95 millions d’euros (revenu locatif de 6 millions par an) qui, selon le site de Befimmo, doit permettre aux services des finances de s’installer «  au second semestre 2014  ». Débuterait alors une seconde phase de construction de 26.000m2.

Le « hic », c’est que le premier bâtiment doit s’élever sur plus de 27 étages, soit 118 mètres de haut, plus une flèche de 18 mètres. La SNCB-Holding estime que c’est totalement disproportionné par rapport à la gare qui culmine à 40m et un quartier où le plus haut immeuble atteint seulement 37,5m. Le projet se précisant, la SNCB-Holding et certains riverains, effrayés par la hauteur de la tour, ont déposé un recours au Conseil d’État.

Le promoteur, Fedimmo, a habilement négocié avec les riverains et les a (largement ?) dédommagés afin qu’ils se retirent de l’action en urgence (suspension) devant le Conseil d’État. La SNCB-Holding, restée seule à contester le permis unique finalement délivré par la Région wallonne, n’a plus pu invoquer l’urgence d’un « préjudice grave difficilement réparable » et a été déboutée en octobre 2012. sauf que ça n’a pas éteint l’action sur le fond (en annulation) qui prend généralement deux ou trois ans. Le rapport de l’auditeur rendu ce 30 juillet montre que les choses devraient aller plus vite.

Très technique et plein d’ironie, l’auditeur a épluché les avis, rejeté des considérations aussi farfelues qu’une demande de récusation parce que le mandat du patron du Holding (le CEO Jannie Haek) était expiré (lire page 4) avant d’aboutir au fait que le document dans lequel les autorités publiques avaient défini leurs intentions urbanistiques initiales, pour l’aménagement du quartier, prévoyait des bâtiments dans un rapport de hauteur de 2 à 1 par rapport à ce qui existait déjà dans le quartier, pas dans un rapport de 3 à 1. Et encore moins au nom d’un concept abscons « d’émergences ponctuelles d’échelle métropolitaine  » que la Ville de liège utilise, se moque l’auditeur, afin de justifier une tour dont la hauteur serait «  sans prescription ni restriction  ».

Sur cette logique, l’auditeur du Conseil d’État estime que les autorités n’ont pas respecté le « périmètre de remembrement urbain » (PRU) qui dressait dès le départ les lignes urbanistiques du futur quartier des Guillemins, et que l’enquête publique portant sur celui-ci, de toute façon, a donc été biaisée. Bref, que le permis d’urbanisme octroyé sur une base faussée devait, dans tous les cas, être annulé.

La SNCB-Holding se refuse à tout commentaire tandis que le cabinet du ministre wallon de l’aménagement du territoire, Philippe Henry, temporise en soulevant qu’il ne s’agit encore que de l’avis de l’auditeur, pas de l’arrêt définitif du Conseil d’État. Et que ses services et leurs avocats examinent les points qui ont formellement posé problème.

La question « doit-on arrêter d’urgence les travaux en cours » ne sera donc légitime, à 95 % de chance, que dans quelques semaines. D’ici là, les étages vont-ils continuer à s‘accumuler ?