Anne-Sophie Novel: «De nouvelles tendances qui peuvent redessiner les lignes de l’économie»

Entretien

Ces marchés gratuits s’inscrivent dans une tendance plus large, celle de la consommation collaborative… Quelles sont les origines de cette tendance ?

C’est une conjonction de plusieurs facteurs. Il y a bien sûr l’élément économique, avec la crise financière qui, depuis 2008, pousse les gens à développer un système D pour conserver leur pouvoir d’achat. À côté de cela, l’essor du numérique joue un rôle capital : on s’est habitué à échanger de l’info, des mails, à acheter sur Internet et aujourd’hui on a compris qu’on pouvait échanger bien plus. Le mouvement a été pavé par des sites comme eBay, Redlist, le bon coin qui sont aujourd’hui très utilisés et apparaissent comme les grands frères de nouvelles plateformes collaboratives. Enfin, j’épinglerais deux éléments plus mineurs : la prise de conscience des enjeux environnementaux, d’une part, et, d’autre part, tous les mouvements de révolte dans le monde entier qui montrent qu’en étant unis et connectés, on peut lutter contre un état de fait et faire bouger les lignes.

Qui sont ces éco-consommateurs ? On a souvent l’impression paradoxale que ce sont surtout des « bobos », pas vraiment dans le besoin donc…

Il y a un peu de tout et les gens n’y viennent pas pour les mêmes raisons : d’un côté, en effet, on trouve ceux qui appliquent ce style de vie de manière un peu militante. Après, il y a vraiment ceux qui le font par nécessité, qui, pour joindre les deux bouts, cherchent les bons plans, les achats groupés, etc. Et là, ce ne sont pas des gens qui le font par « boboïtude » ! On trouve également beaucoup de jeunes diplômés, qui ont grandi avec une souris dans la main et un discours ambiant écolo. Or, ils arrivent à saturation par rapport à ce discours et préfèrent les actes.

Si l’on sort un jour de la crise, ce type de mouvement risque-t-il de s’essouffler ?

Bien sûr nous sommes aussi dans une bulle, dont on ne sait combien de temps elle va durer. Il y a sans doute des start-up qui se créent aujourd’hui qui risquent de fermer leurs portes dans deux ou trois ans. Mais je pense qu’un mouvement général va perdurer, et ce pour deux raisons. D’abord, quand on consomme de manière collaborative, on entre dans des communautés. On y tisse du lien social et on trouve ça finalement assez sympathique. Le deuxième aspect, c’est qu’on a pris l’habitude de prendre la parole, de s’exprimer en tant que consommateur. Je pense que cette implication du consommateur va se prolonger que ces tendances, aujourd’hui de plus en plus lourdes, vont s’inscrire dans la durée.

Quel impact ce mouvement peut-il avoir sur une économie globale et sur les grandes entreprises ? À un moment donné, si le covoiturage entre dans les habitudes, on achètera forcément moins de voitures…

Je pense que ça peut redessiner les lignes à différents niveaux. En termes de transport et d’habitat par exemple, il y a des choses qui peuvent être impactées durablement. Et je pense que les boîtes vont être amenées à développer d’autres types de services. Par exemple, les entreprises automobiles ne vendront peut-être plus des voitures mais des locations de voitures. Bien sûr, il y a aussi un risque de « co-washing », c’est-à-dire que certains s’emparent commercialement du collaboratif sans comprendre l’essence même de ce que ça constitue. Mais il faut aussi souligner que la consommation collaborative ne remet pas spécialement en cause la consommation en tant que telle ! Il y a des études qui montrent que les consommateurs ne remettent pas en cause l’hyper-consommation ; ce sont des gens qui cherchent surtout à gagner du pouvoir d’achat sur un aspect de leur consommation, pour pouvoir continuer à consommer d’un autre côté. Il y a certes une frange écolo, mais elle reste assez mineure.