Le monde n’est pas foutu

« Smatch 3 » clôt la trilogie ludique de Dominique Roodthooft sur la question du pouvoir « du dedans ». © D.R.
« Smatch 3 » clôt la trilogie ludique de Dominique Roodthooft sur la question du pouvoir « du dedans ». © D.R.

Chaque fois elle nous fait le coup, et chaque fois c’est formidable. Chaque fois, à l’annonce d’une nouvelle création de Dominique Roodthooft, on s’arrache les cheveux à essayer de faire rentrer en un seul article toutes les ramifications philosophiques, politiques et scientifiques qui nourrissent son travail. Chaque fois, on se dit que ce n’est plus un spectacle mais le syllabus d’un triple génie universitaire, et chaque fois on découvre au final une pièce d’une intelligence folle certes, mais servie avec une fougue ludique, un naturel espiègle, et une fluidité qui vous donne l’impression, soudain, de saisir le monde dans un éclair de lucidité.

Chaque fois, le principe est le même : partir d’une question philosophique ou politique et l’aborder par le biais d’une science. Dans le premier volet, installé dans un laboratoire physique, il était question d’éthologie pour interroger l’attente et les prophéties autoréalisatrices. Dans le second volet, la botanique faisait carburer la réflexion sur nos certitudes, dans une sorte d’arrière-cuisine. Cette fois-ci, pour le troisième et dernier volet, l’équipe de Dominique Roodthooft partira de l’anatomie pour étudier la question du pouvoir. « Non pas le pouvoir “sur”, c’est-à-dire un pouvoir liberticide, qui opprime, mais le pouvoir “du dedans”, notre puissance intérieure, précise la metteuse en scène. On imagine comment retrouver sur soi et sur le monde une vraie puissance, pas une puissance qui écrase mais une puissance qui se vit dans la joie d’être ce que l’on est, ouvert sur le monde, acceptant le multiple. Cette joie de la puissance dans le sens où Spinoza et Deleuze en ont parlé. » Depuis le début de l’aventure, l’équipe a fait sienne un autre principe de base : se sortir de la tristesse, de l’apathie et du catastrophisme, qui ne conduisent qu’à l’impuissance pour, au contraire, se réinventer, retrouver des possibles. « Stromae est un bel exemple : tous ses textes sont

assez sombres, politiques, mais véhiculés par une invention continue. Il transforme sa colère en quelque chose de sérieux, de profond, d’une extrême créativité avec, en plus, un succès phénoménal. »

Optimisme critique

Dominique Roodthooft prône la « positive attitude ». Attention, pas un optimisme béat et individualiste, mais un optimisme critique qui nous fait réfléchir et rire à la fois. « Prenons l’exemple de l’Afrique. Plutôt que d’entendre parler des drames et des cadavres, je préfère écouter ce chercheur américain, inventeur des lunettes perpétuelles, des lunettes qui se corrigent d’elles-mêmes, dont il a refusé de vendre le brevet. J’ai vu cette photo très rigolote de toute une famille africaine avec ses énormes lunettes prototypes sur le nez. En plus d’être drôle, cette photo raconte plein de choses sur les rapports nord-sud, mais aussi sur le fait qu’il existe encore des gens qui préfèrent travailler au service commun plutôt qu’au service de l’argent. Ça donne envie, soi-même, de chercher des solutions, d’être dans la vie plutôt que tétanisé par les horreurs montrées à la télé. »

Adepte de « l’agitation joyeuse », l’équipe explorera les parties du corps pour secouer notre esprit, et croisera une joyeuse palette de points de vue, des scientifiques aux philosophes, avec des performances ultraludiques pour interroger la puissance, la mort, le vide, mais avant tout la fragilité humaine.

Du 5 au 7 décembre au Manège.Mons. Du 30 janvier au 1er février au KVS, Bruxelles. Du 18 au 22 février au Théâtre de Liège.