A Bruxelles, un squat propose une solution royale à ses occupants

Au 123, rue Royale, c’est la vie en communauté. Et la population doit être mixte : sans-papiers, travailleurs, familles, SDF...
Au 123, rue Royale, c’est la vie en communauté. Et la population doit être mixte : sans-papiers, travailleurs, familles, SDF... - rené breny.

Entre le Botanique et le Parc royal, au milieu de cafés, hôtels et bureaux, se trouve le 123 rue Royale. Une entrée un peu glauque occupée par des vélos et un ou deux meubles de récup. Un immense escalier en colimaçon reliant les sept étages et dont les murs, entre street art et fresques murales, ont été décorés par les habitants. Des pièces à foison servant de chambres, d’ateliers, de cuisine ou de salles de réunion.

Soixante-cinq personnes âgées de 3 semaines à 60 ans occupent les lieux. Ils sont travailleurs, étudiants, chômeurs, sans-papiers ou encore ex-sans-abri.

Comme tous les dimanches, une dizaine d’entre eux préparent la table d’hôte dominicale. « Nous ouvrons nos portes à tout le monde et le prix est libre, explique Bart, assistant social et une des personnes à l’origine du 123. L’idée est de créer la rencontre, d’échanger des idées autour d’un repas. Nous avons aussi plusieurs ateliers ouverts au public pendant la semaine, notamment vélo, couture et friperie. »

Les habitants du 123 ne sont pas des locataires comme les autres. Ce ne sont pas, ou plus, non plus des squatteurs. Ce sont, depuis plus de six ans des occupants temporaires. L’immeuble a été mis à leur disposition par le propriétaire, à savoir la Région wallonne, et une convention d’occupation temporaire a été conclue.

Tout a commencé en 2007. Deux groupes à la recherche d’un logement : les habitants du Tagawa, un squat situé avenue Louise qui venait d’être expulsé d’une part, des sans-abri et des personnes travaillant avec eux, dont Bart, de l’autre. Une occupation : celle de l’église du Gesù. Une nouvelle expulsion, un mois à peine après leur entrée dans les lieux.

La décision de s’installer dans le parc du Botanique est une prise de position politique. « Notre plan était de faire du bruit autour de l’occupation du Botanique et ensuite d’investir le 123 rue Royale, inoccupé depuis des années, explique Bart. Nous défendions l’idée selon laquelle l’occupation d’immeubles abandonnés était une solution à la pénurie de logements. Il y a entre 15.000 et 30.000 biens vides à Bruxelles, sans compter les espaces de bureaux. Parallèlement, de plus en plus de personnes ont du mal à trouver un toit décent et à un prix abordable. »

Le groupe ne reste cependant qu’une seule nuit dans le Parc. La Région wallonne accepte quasi immédiatement l’occupation du 123. « On était à 15 jours des élections, c’était un moment stratégique », sourit Reginald, un autre habitant. « En les laissant s’établir au 123, nous faisions d’une pierre deux coups, explique José Cordovil, porte-parole de Jean-Marc Nollet, ministre wallon du Logement. Nous préservions le bien, prévenions les squats sauvages et apportions une solution, quoique temporaire et partielle, à la problématique du logement à Bruxelles. »

La Région évitait aussi l’amende sur les immeubles vacants – 500 euros par mètre courant de façade multiplié par le nombre d’étages et d’années d’inoccupation.

Dès le lendemain, le groupe investit donc le bâtiment de la rue Royale. Pour pouvoir conclure une convention d’occupation temporaire, il crée l’ASBL Woningen 123 Logement. Les papiers sont signés.

Les travaux d’aménagement commencent : installation de douches, pose de cloisons, réparations en tout genre. « Une partie du toit avait disparu. Le bâtiment avait été pillé à plusieurs reprises avant notre arrivée, se souvient Bart. Au 123, nous sommes passés par différentes phases. Il nous a fallu du temps pour nous organiser. A certains moments, nous avons même été 85 et l’ambiance était… différente. Mais petit à petit, nous avons réussi à gagner la confiance de la Région wallonne. »

Depuis, l’exemple a fait des petits. Des initiatives similaires ont vu le jour, comme le collectif Leeggoed, et des communes ou sociétés bruxelloises ont fait appel à Woningen 123 Logement pour qu’elle leur trouve des habitants provisoires.

Comme il ne s’agit pas de contrats de bail mais de conventions d’occupation temporaire, les biens ne doivent pas répondre aux conditions du code du logement, ce qui donne plus de flexibilité aux propriétaires. « Les immeubles doivent par contre respecter les règles en matière de salubrité, d’hygiène et de sécurité, nuance Bart. Nous n’acceptons pas non plus n’importe quoi. Il faut qu’on puisse occuper le bien pendant au moins deux ans et que les travaux à réaliser ne soient pas trop importants. Pour le reste, nous tenons à ce que la population soit mixte : sans-papiers, travailleurs, familles, personnes seules, SDF… »

Aujourd’hui, l’association regroupe une dizaine d’habitations hébergeant environ 160 personnes. L’importance du communautaire varie selon les lieux. Elle est relativement grande au 123 rue Royale, plus limitée ailleurs. « Nous avons pu éviter certains drames grâce au fait que nous vivons en collectivité. Des occupants ont fait un infarct ou une tentative de suicide et c’est parce que nous étions là et que nous avons pu réagir rapidement qu’ils s’en sont sortis », murmure Bart.

Le squat organisé commence aussi à trouver sa place dans les textes légaux. Il a ainsi été intégré dans le nouveau code bruxellois du logement entré en vigueur en juillet dernier. Grâce à cela, les sociétés immobilières de service public peuvent dorénavant conclure des conventions d’occupation temporaire pour les logements sociaux vides parce qu’en attente d’être rénovés.

« Le droit commence à récupérer la réalité. Plutôt que de lutter contre un phénomène, il l’encadre, analyse Vincent Bernard, professeur et chercheur aux Facultés Universitaires Saint-Louis. Les pouvoirs publics ont démarginalisé l’expérience du squat estimant qu’il vaut mieux coopérer que réprimer. »

Et Ilham Bensaid du Rassemblement bruxellois pour le droit au logement (RBDH), de préciser : « On soutient ce type d’initiative. Elles sont positives. Ce n’est cependant qu’une solution provisoire qui ne diminue en rien la nécessité d’avoir plus de logements à caractère social et une politique de logement cohérente. »