Les hôpitaux belges au bord de la faillite

O n est dans l’os de l’os, on ne peut plus racler davantage. » Le dépit vient du gestionnaire d’un grand hôpital francophone, penché sur les comptes du premier trimestre 2014 et qui cherche à équilibrer son budget face aux multiples demandes des centaines de travailleurs de santé qui, chaque jour, soignent des milliers de patients. Les derniers chiffres de « rentabilité » des hôpitaux sont en effet sans ambiguïté : de nombreux hôpitaux, s’ils étaient des entreprises ordinaires, seraient au bord de la faillite ou de la cessation de paiement. « Soyons clairs, personne ne fait fortune en mettant un hôpital général sur pied. Mais si quelques-uns peuvent encore générer des activités qui restent profitables, en privilégiant certains patients ou certains domaines d’activités, il va devenir quasi impossible de faire tourner des hôpitaux généraux, la voie devient trop étroite. »

L’analyse des chiffres montre que, même si la disparité entre établissements est forte, le résultat courant, c’est-à-dire la manière dont la machine hospitalière fonctionne, ne dégage plus qu’une moyenne de 0,7 % du chiffre d’affaires. Un chiffre qui chute même à 0,5 pour les établissements privés. Une fenêtre si étroite qu’elle laisse peu de place pour faire face à l’incertitude d’un secteur en pleine mutation et dont les installations sont très largement vieillissantes. Car, pour une moyenne de 0,7, cela signifie que certains sont clairement sous la ligne de flottaison : ainsi, certains affichent plus d’un quart de lits agréés (donc conformes aux minima requis en termes d’équipement et d’encadrement), mais non justifiés, c’est-à-dire qui ne produisent pas une activité suffisante que pour être rentable. Ce déficit est en moyenne de 8,66 %, alors qu’il n’était que de 3,30 % en 2006 ! Pour les hôpitaux, ces lits sont autant de paniers percés qui grèvent leur budget.

Pourtant, les établissements hospitaliers sont loin des gaspilleurs : d’après les chiffres de l’enquête exclusive Belfius sur les hôpitaux, ceux-ci ont soigné davantage de patients : plus d’un million et demi en 2012, soit 0,45 % de plus que l’année précédente, tout en diminuant leur nombre de jours de séjours de 0,57 % (12 millions de journées). Leurs produits ont bondi de 3,5 % (13,9 milliards) et leurs investissements en croissance de plus de 10 %. « Les hôpitaux publics ont même investi davantage que le privé », souligne Arnaud Dessoy, directeur de la recherche pour Belfius.

Mais dans le même temps, la croissance des charges salariales a été importante. En trois ans, les coûts de personnels ont fait trois bonds successifs, menant la moyenne du coût d’un agent de santé hospitalier de 56.000 à 60.600 euros (voir notre infographie). Or, un hôpital, c’est autant du talent humain que des lits ou des machines…

D’où la conclusion du gestionnaire hospitalier, qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat, « parce que personne ne veut avouer qu’il n’arrive plus à nouer les deux bouts, alors que tout le monde est confronté aux mêmes difficultés »  : « Comme un ménage surendetté, nous sommes à la merci du moindre accident de vie. Mais quand nous devrons mettre la clé sous la porte, comment fera-t-on pour soigner correctement les gens ? » D’autant que les hôpitaux, qui vivent largement à crédit, ne trouvent plus de banques pour les financer : « Nous empruntons généralement sur 30 ans, mais les banques ne veulent plus que nous donner des crédits ballons (mensualités moins élevées mais solde résiduel en fin de crédit) ou bullet (on ne rembourse que les intérêts, mais pas de capital). Or, les pouvoirs subsidiants n’acceptent pas ce type de prêt, trop incertains pour l’avenir », témoigne un grand argentier hospitalier.

L’hôpital doit-il fermer des lits et réduire sa capacité pour survivre ? Certains, comme Jean Hermesse, patron des Mutualités chrétiennes, voudraient carrément en supprimer 10.000. D’autres sont plus circonspects : « Il est clair que les activités hospitalières sont devenues davantage à flux tendu ces dernières années et que la situation financière évolue de manière défavorable depuis plusieurs années. Mais, à côté des lits que l’on dit en excès, on annonce aussi de nombreux besoins en soins qui ne seront pas rencontrés si on ne maintient pas des capacités suffisantes, notamment vu l’évolution de la pyramide des âges », explique Michel Mahaux, directeur général adjoint de la fédération hospitalière Santhea, qui regroupe la moitié des établissements hospitaliers du pays.

« Cela n’aurait aucun sens de fermer des lits aujourd’hui pour en ouvrir d’autres demain, parce que nous ne pouvons pas accueillir tous les patients chroniques ou les malades de l’Alzheimer. Il faut donc créer un vrai cadastre des besoins, au moins à échéance des dix ans à venir, avant de prendre toute décision de ce type. Sans doute faut-il faire évoluer l’hôpital, créer davantage de synergies, par exemple avec des soins à domicile, pour permettre des retours plus précoces à la maison tout en gardant la qualité des soins. Toutes les manières d’économiser de l’argent ne seront pas non plus acceptables. Ainsi, pour en trouver dans le secteur de l’accouchement, il faudrait regrouper des maternités. Mais les familles accepteront-elles de faire des dizaines de kilomètres pour faire naître leurs enfants ? »

La ministre de la Santé Laurette Onkelinx (PS) lègue au prochain gouvernement, via une feuille de route qu’elle a mise sur orbite, la tâche de mettre en place un nouveau système de financement de l’hôpital qui fera la part belle au forfait, plutôt qu’à l’acte médical, ce qui pousse à la surconsommation naturelle de l’offre médicale. Mais ce système devrait être encadré par de strictes mesures de la qualité réellement offerte. De nombreux hôpitaux redoutent pourtant que cette métamorphose ne laisse des acteurs du secteur sur le carreau.