Jules Camus, bourgmestre martyr

Yves Sorée, ex-échevin d’Andenne, à côté du buste du bourgmestre Jules Camus, qui a été abattu le 20 août 1914. © Roger Milutin.
Yves Sorée, ex-échevin d’Andenne, à côté du buste du bourgmestre Jules Camus, qui a été abattu le 20 août 1914. © Roger Milutin. - LESOIR

V isé-Andenne. Toujours la Meuse, à contre-courant. La Cité de l’Ours, par référence au carnaval de l’endroit, n’a pas toujours été à la fête. Elle figure ainsi en bonne place, si l’on ose dire, sur la liste des villes martyres belges qui se souviennent douloureusement des événements de l’été 1914.

Yves Sorée connaît par cœur l’histoire de cette ville dont il a été échevin. Il nous guide jusqu’à l’hôtel de ville. Devant la façade, trône le buste impressionnant d’un homme… impressionnant : l’ancien bourgmestre libéral Jules Camus, abattu par les Allemands, le 20 août 1914, chez lui.

« Ce monument a été érigé beaucoup plus tard, en 1939. La sculpture est l’œuvre de Raymond Mathieu, un ancien militaire, élève de l’académie d’Ixelles. L’initiative était privée, mais les autorités locales s’y sont associées », raconte notre guide.

L’inauguration, le 3 juillet 1939, alors que s’annonce un autre conflit, a marqué la vie d’Andenne. L’édition locale de Vers l’Avenir en avait fait sa manchette. Les petites filles de Jules Camus étaient présentes pour cet hommage patriotique avec tambours et trompettes.

Mais qui était-il ce bourgmestre emblématique à la moustache grimpante et à la silhouette bedonnante ? « Il était médecin, né à Andenne, un enfant du pays, explique Yves Sorée. Les témoins racontent qu’il était très proche de la population. D’un point de vue politique, il était étiqueté libéral. C’était un caractère entier, difficile à manier. D’ailleurs, le gouvernement a longtemps hésité avant de le nommer à l’hôtel de ville. Mais les élections de 1911 tournèrent au plébiscite, il n’y avait plus d’autre choix possible. On lui doit des travaux importants en matière d’égouttage et de distribution d’eau. »

Dès le 18 août, la tension est à son comble à Andenne et dans les environs. Un pont sur la Meuse a été dynamité, les Allemands se retrouvent coincés dans un cul-de-sac. Dans leur esprit, le mythe du franc-tireur est omniprésent. Ils épient chaque fenêtre. Le moindre coup de feu est pris pour une agression alors qu’il provient souvent de leurs propres rangs.

« Le lendemain, poursuit Yves Sorée, Jules Camus est pris en otage avec le doyen Cartiaux. Ils sont enfermés à l’hôtel de ville. L’émotion est grande dans la population. Le 20, le bourgmestre est libéré, mais les Allemands sont partout. Camus rentre chez lui. Son cocher sort pour fermer les volets par mesure de sécurité. Il est abattu. Des soldats rentrent dans la maison, toujours obnubilés par cette légende des tireurs embusqués partout. Le docteur est abattu. On retrouvera son corps en rue. »

Parmi tant d’autres

Jules Camus, une victime parmi beaucoup d’autres. « Le bourgmestre a été inhumé avec un grand nombre de ses concitoyens au cimetière des fusillés, victime parmi les victimes, explique l’historien local. C’est sans doute ce qui a marqué les gens : il n’est pas mort en héros, fusillé parce que notable local. Non, c’est un martyr comme tant d’autres Andennais. »

Car la petite cité mosane privée de son bourgmestre a vécu ensuite des heures très sombres. Les journées des 20 et 21 août sont terribles. On arrache les gens à leur domicile ou à leur famille. On pille les maisons. Jusqu’à 800 personnes sont rassemblées sur la place, on sépare les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Il y a des fusillés pour l’exemple, beaucoup. Trois personnes sont abattues devant la foule, d’autres regroupées puis éliminées. Plus de 700 maisons seront détruites ou endommagées.

Combien de victimes ? « Sans doute 250, estime Yves Sorée, e t une centaine de disparus. En 1920, certains souhaitaient des exhumations. Elles furent refusées. » A quoi bon, en effet…