«On retombe dans l’ornière de l’enfant parfait»

Entretien

Michel Dupuis est philosophe à l’UCL et préside le Comité consultatif de bioéthique. Il s’exprime cependant à titre personnel.

Le cas du petit Gammy provient de Thaïlande, un des seuls pays qui autorisent la commercialisation des mères porteuses.

Bien entendu, ici nous récusons la commercialisation. Et ce cas démontre ses effets pervers, même si d’autres y trouvent des bienfaits. Pour être cynique, on pourrait estimer qu’un prix élevé garantit de répondre à des attentes de qualité, comme le style de vie de la mère, etc. Il n’empêche, pour nous, la non-commercialisation est une balise très importante mais cela ne protège pas d’autres effets pervers ni des questions principales que pose ce cas particulier…

Quelles sont-elles ?

La décision d’une interruption de grossesse revient-elle à la mère ou aux parents demandeurs ? On peut très bien estimer que ce choix revient à la mère qui porte l’enfant, comme aux commanditaires puisqu’ils ont « payé ». Dans les deux cas, on est face à un problème philosophique majeur selon moi : la réification de l’enfant. Sur ce type de projet parental très complexe viennent d’emblée se greffer des attentes de qualité énormes. On se comporte comme s’il s’agissait d’une production industrielle sans envisager le risque que l’enfant soit différent de ce que l’on désire. C’est un peu comme se dire « je ne suis pas capable de réparer ma voiture moi-même, donc je fais appel à un garagiste et j’attends de lui un service parfait ».

On retombe alors dans ces dérives d’enfant « à la carte » ...

On retombe dans les ornières de l’enfant parfait. Dans la Procréation Médicalement Assistée (PMA) en général et la Gestation Pour Autrui (GPA) en particulier, le terrain est très risqué. On a un tel désir d’enfant que les souhaits de formatage sont très vite présents. Heureusement, dans ce cas-ci les gens s’indignent. Cela va à l’inverse de cette idée générale « on n’achète pas un chat dans un sac », surtout s’il est cher… Mais un projet parental, c’est s’ouvrir à l’altérité, considérer le risque que l’enfant ne soit pas celui qu’on attend. On ne peut pas avoir un désir d’enfant comme un désir de soleil ou de bagnole.

Ce genre de cas doit-il nous

encourager à légiférer ?

Il faut progresser dans l’encadrement de la délibération : une convention entre les parents demandeurs, la mère porteuse, le centre de PMA, etc. devrait fixer à l’avance et au cas par cas qui prend telle ou telle décision. Qui décide d’une interruption de grossesse ? Mais une législation trop restrictive me gênerait. Je serais très embêté par exemple qu’une convention générale oblige les parents à toujours accepter l’enfant quel qu’il soit. On ne peut pas tout prévoir, ni tout exclure. Dans l’autre sens, je ne suis pas favorable à laisser jusqu’au bout la possibilité à la mère porteuse de décider de garder son bébé, même si beaucoup de gens (et de pays) sont d’accord avec ce point de vue. C’est aussi contredire le projet parental, voler les spermatozoïdes du père. Tout cela est très complexe. Qu’est-ce qui est le plus violent : des parents qui rejettent un enfant ou une mère porteuse qui décide in extremis de garder l’enfant ?