Face à la crise, les monnaies complémentaires fleurissent

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Le ropi a ouvert le bal en 2010. Depuis la naissance de cette monnaie spécifique au bassin montois, d’autres ont pointé le bout de leur nez. Elles s’appellent épi à Virton et valeureux à Liège. Créées et diffusées par des citoyens, ce sont des monnaies locales de parité avec l’euro et apparentées à des bons d’achat.

Faut-il y voir une réponse populaire à la crise ? « Cette dernière a exacerbé le mouvement, mais son initiation est plus profonde et s’inscrit dans le développement des villes en transition. C’est-à-dire dans le désir de renforcer la résilience des communautés face aux crises économiques, sociales et environnementales, explique Virginie Xhauflair, chargée de cours au centre d’économie sociale de HEC-ULg. Les monnaies locales stimulent l’économie réelle en lieu et place de l’économie dématérialisée. » De plus, « elles permettent de réfléchir sur le rôle de l’argent et de se réapproprier son utilité sociale tout en créant du lien humain », ajoute Laurence Roland de Financité. Pour encourager les détenteurs de billets à les dépenser auprès des commerçants locaux, aucun intérêt n’est appliqué à ces monnaies. N’apportant pas de bénéfice, accumuler la monnaie est dès lors un non-sens.

Aux trois monnaies citoyennes francophones en circulation, 5 projets sont en cours de réalisation. Alors que l’éco-iris (Bruxelles) est la seule tentative francophone de monnaie publique, c’est la solution privilégiée en Flandre. L’une des 4 monnaies publiques flamandes est le toreke à Gand.

Notre société est sous l’emprise d’un monopole monétaire. Aucune monoculture ne peut espérer être stable, c’est ainsi qu’au moindre rouage économique grippé, le risque existe que tout s’écroule. « En moins de 40 ans, on a dénombré quelque 425 crises monétaires, financières et de dette publique, soit plus de 10 par année. Il faut un minimum de diversité monétaire, trouver d’autres moyens d’échange gérés par d’autres acteurs », conseille d’ailleurs l’économiste belge Bernard Lietaer.

Toutefois, les monnaies locales n’ont pas vocation de supplanter l’euro. « Leur rôle est complémentaire à la monnaie dominante. Elles permettent de sécuriser les ressources et de garder les richesses localement ; tout en empêchant la spéculation et en évitant que l’argent et le profit économique régional ne soient aspirés par les banques et le monde de la finance », ajoute Virginie Xhauflair.

Plus qu’une question de territoire, les monnaies citoyennes sont façonnées en fonction de l’objectif sociétal visé. « La réussite d’un tel projet exige que les utilisateurs aient un objectif commun, explique Antoine Attout, expert auprès du réseau d’économie solidaire Financité. Il s’agit souvent de la promotion des circuits courts et du soutien à l’activité économique locale. C’est pourquoi les monnaies complémentaires sont conçues à l’échelle d’une ville, comme le ropi ou le valeureux. » Mais la monnaie minuto (voir ci-dessous), avec son ambition d’équité en matière de revenus, s’inscrit dans une démarche sans limite territoriale.

En adoptant une monnaie complémentaire, une communauté indique sa volonté de sortir du cadre normalisé. Virginie Xhauflair revient sur une anecdote. « A Totnes, la ville anglaise qui a vu naître le mouvement des villes en transition, les citoyens ont imprimé un billet égal à 21 pounds. Une valeur inhabituelle comme un pied de nez au système économique standardisé. »

L’engouement y est tel que la monnaie locale est utilisée pour rémunérer – du moins partiellement – les travailleurs qui le désirent. Au vu de notre cadre juridique, une telle situation est impensable en Belgique. « Tout au plus, un employeur peut-il offrir un avantage extralégal en monnaie locale d’une valeur maximale de… 35 euros », commente Antoine Attout.