Juncker s’explique sur LuxLeaks: «Nous n’avions pas d’autre choix»

Depuis les élections européennes fin mai, qui a initié le processus de sa désignation à la tête de la nouvelle Commission européenne, Jean-Claude Juncker n’avait plus accordé d’entretien à la presse. Mercredi, l’ex-Premier ministre luxembourgeois a longuement reçu huit journalistes de grands quotidiens européens.

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Avec les révélations des Luxleaks, vous avez été le premier président de Commission à avoir fait face à une motion de censure moins d’un mois après votre entrée en fonction (jeudi, la motion a été rejetée par 461 voix sur 751). Cela affaiblit-il votre capacité d’action ?

Combien de motions de censures Delors lui-même a-t-il dû encaisser ? A-t-il été un président faible pour autant ?

Sur les facilités fiscales au Luxembourg, votre réponse a été que la pathologie était européenne. Mais le Luxembourg a toujours été, avec deux ou trois autres, le pays qui s’est le plus opposé à la directive sur la taxation de l’épargne, au code de bonne conduite…

Ce que vous dites est injuste. En fait, c’est faux. On n’a pas beaucoup cité Monti, qui fut commissaire à la fiscalité, et qui ces derniers jours a dit que le seul en Europe qui a soutenu ses efforts sur la fiscalité, c’était Juncker. Le code de bonne conduite négocié sous ma présidence de l’Ecofin est perçu comme la base de tous les efforts d’harmonisation fiscale entrepris par Monti. Nous avions décidé en 1997 d’avoir ce code de bonne conduite, et nous avons adopté la directive sur l’épargne. A l’époque nous pensions que le secret bancaire serait d’une importance vitale pour le Luxembourg. On a adopté en Europe un modèle où coexistaient l’échange des données et le précompte mobilier à la source (partiellement reversé au pays de résidence des épargnants, NDR). Même lorsque Guy Verhofstadt était Premier ministre, la Belgique avait encore le secret bancaire et le précompte mobilier. Mais il y a une tendance mondiale vers l’abandon du secret bancaire. C’est pourquoi j’ai annoncé en 2013 encore comme Premier ministre luxembourgeois l’abandon du secret bancaire. Il est donc faux de dire que nous étions réticents. Nous étions réticents à ce que quelques pays soient sortis du lot et cloués au pilori.

Vous vous dites favorables à la taxation sur les lieux du profit. Mais de grandes entreprises américaines, par exemple, ont pris l’habitude d’abriter leurs profits au Luxembourg. Cela semble avoir été une politique délibérée du Luxembourg.

Nous n’avions pas une politique délibérée. Nous voulions nous diversifier et attirer des entreprises tournées vers le futur. Alors bien sûr, le gouvernement faisait la promotion du Luxembourg et négociait avec ces sociétés, comme d’autres pays, la Belgique, les Pays-Bas, l’Irlande. Mais les traitements fiscaux étaient décidés par un service indépendant, pas par le gouvernement.

Quand j’étais jeune, on avait l’habitude de dire que le Luxembourg était un don de l’acier, comme l’Egypte est un don du Nil. L’acier représentait 30 à 40 % de notre PIB. Ensuite, tout ce secteur s’est effondré avec la crise de l’acier. Ma première décision comme secrétaire d’Etat à l’Emploi, a eu pour conséquence d’envoyer mon père métallo en pré-retraite ! Nous ne voulions pas devenir aussi dépendants d’un autre secteur que nous l’avions été de l’acier. Mais du fait de l’expansion du secteur bancaire, nous sommes devenus dépendants de ce secteur-là. Nous avons essayé, par différents moyens, tous légaux, de nous diversifier. Nous avons lancé une entreprise de satellites, la SES/Astra, un leader mondial dans ce domaine : Kohl et Mitterrand nous ont menacés de sanctions si nous importions les « télés Coca-Cola » en Europe avec ces satellites ! Aujourd’hui, la SES fait des choses extraordinaires, notamment dans le bio-médical. Et les chaînes françaises et allemandes utilisent aussi ces satellites. Nous avons cherché à nous diversifier, et non à faire du tort à d’autres pays, dont certains nous menaçaient pourtant de sanctions…

Si vous pouviez recommencer dès le début, en jeune Juncker, qu’auriez-vous fait différemment ?

Exactement la même chose, car nous n’avions pas d’autre choix que de diversifier notre économie. Mais j’aurais cherché à avoir une meilleure connaissance de ces rulings fiscaux, et j’aurais changé la loi pour autoriser le ministre des Finances à en être informé.

Vous avez annoncé des projets de réglementation, notamment une directive sur l’échange automatique des rulings entre Etats : comment envisagez-vous cela concrètement ?

Ce sera un débat intéressant : j’ai noté au G20, où nous avions demandé que la transparence fiscale soit inscrite dans les conclusions, que la réaction n’y avait pas été enthousiaste, sauf du côté des dirigeants européens, et sud-coréen.

Philippe Lamberts, le chef de groupe des Verts, suggère qu’il y a une voie beaucoup plus efficace qu’une directive fiscale, qui requiert l’unanimité, pour mettre de l’ordre dans les rulings : imposer aux entreprises la transparence, en particulier en les obligeant à publier dans leurs rapports annuels les rulings dont elles ont bénéficié.

Oui, j’ai eu une discussion à ce sujet avec lui, je l’ai immédiatement envoyé chez Moscovici : cette approche pourrait accélérer le processus, peut-être à la majorité qualifiée. Si c’est faisable, j’en serai ravi.