Geluck: «Comment peut-on répondre à des dessins et à des mots par des armes?»

O n doit être plus malins que les fanatiques. Si on se tait, ils gagnent. Si on va à fond dans la provocation, ils gagnent aussi », réagit mercredi Nicolat Vadot, caricaturiste pour Le Vif/L’Express et L’Echo. « Forcément, on se sent menacé », reconnaît Samuel Lemaire, caricaturiste de Sudpresse et du journal satirique Ubu Pan. Bouleversés, les dessinateurs de presse belges ont pour la plupart perdu des amis dans l’attentat perpétré au siège de l’hebdomadaire français Charlie Hebdo.

L’attaque à Paris a fait douze morts, dont les dessinateurs Charb, Cabu, Wolinski et Tignous.

« Cabu était un copain. Je suis tellement triste. C’était un artiste passionnant, un gars très humble, pas du tout parisien », raconte Samuel, contenant difficilement ses larmes. « J’ai un prénom juif. J’ai déjà reçu des menaces dans le passé. Forcément, on se sent menacé. J’ai peur, bien sûr », ajoute-t-il.

Pour autant, il ne changera pas sa manière de travailler et trouve même matière à espérer. « Avec ce qui se passe en Syrie ou en Irak, tout le monde réfléchit à la question. On reçoit plein d’informations », ce qu’il juge positif pour faire avancer le débat.

« Aujourd’hui, on meurt pour des petits dessins. C’est quand même terrifiant. L’une des victimes était un ami », prolonge Vadot. S’il estime que la société belge est moins clivée que la France, il redoute que l’attentat inspire d’autres actes violents envers les caricaturistes.

« C’est la démocratie qui est en jeu. Il faut défendre la liberté d’expression de la manière la plus subtile qui soit. On doit tenter de faire le plus de place possible au dessin intelligent, sans non plus baisser son pantalon », considère-t-il, refusant la surenchère.

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« C’est un attentat contre une forme d’insouciance. Je ne me sens pas particulièrement menacé, parce que je ne suis pas dans la mouvance de Charlie Hebdo. Mais on se rend compte que l’humour est devenu dangereux, il peut tuer », analyse Frédéric Dubus, caricaturiste notamment pour La Dernière Heure et La Libre Belgique. « C’est aussi un attentat contre l’humour et l’intelligence, qui souvent vont de pair. »

« Ils sont l’avant-poste de la liberté de la presse »

Interrogé par la radio française RTL, le dessinateur Philippe Geluck pense, lui, qu’il « y aura un avant et un après 7 janvier ». L’auteur du Chat s’est dit « effondré » par l’attentat. « Il y a d’abord la peine de perdre des amis, des grands maîtres de mon métier. Siné, Cabu et Wolinski sont des gens qui m’ont donné envie de faire ce métier, qui ont été des guides pour moi, puis Charb et Tignous étaient des amis, des gens d’un talent fou. Je suis révolté. Comment une telle barbarie est-elle possible ? Comment peut-on répondre à des dessins et à des mots par des armes ? Ils sont l’avant-poste de la liberté de la presse, alors c’est sûr qu’ils ont fait des choses extrêmement gonflées à certains moments, c’est sûr qu’ils ont provoqué, mais c’est leur métier aussi et c’est la noblesse de la presse satirique. »

« De l’ampleur du 11 septembre » pour Geluck

Pour Geluck, « c’est toute la presse, c’est toute la liberté d’expression qui est blessée. C’est un journal qui est mis à terre, c’est extrêmement grave ce qui ce qui se passe. C’est de l’ampleur du 11 septembre à New York, le signe qui est envoyé, c’est un signe de guerre. »

Kroll : « C’est la vie sur terre qui m’intéresse »

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Pierre Kroll, le caricaturiste du Soir, a également commenté l’affaire sur RTL-TVi. « Je vis ce drame à titre personnel », a-t-il déclaré, se disant bouleversé. « Que s’est-il passé avec ces caricatures danoises et que faut-il faire maintenant ? Faut-il abandonner tout discours satirique, humoristique sur les religions, etc. ? Nous pensons qu’il faut changer la grille de lecture, qu’il ne faut pas s’en prendre aux croyances des uns et des autres, mais uniquement aux droits de l’Homme. Lorsqu’une femme se fait lapider dans le monde, c’est un problème de droits de la femme, pas de religion. L’islam ne m’intéresse pas, c’est la vie sur terre qui m’intéresse », a-t-il affirmé.

Tous les caricaturistes interrogés évoqueront la tragédie dans leurs dessins de jeudi. « Comment faire autrement ? », conclut Dubus.