Charlie Hebdo : les théories du complot sont «une réécriture des événements en temps réel»

Rudy Reichstadt étudie depuis des années les conspirationnistes de tous poils qui sévissent sur le web. Son travail est compilé sur son site, Conspiracy Watch . Sur les attentats à Charlie Hebdo, il ne constate pas (encore) un phénomène massif, mais que les théories du complot se sont développées à une vitesse déconcertante. Entretien.

Le Soir : Quels sont les principaux ressorts des théories du complot qui font suite à l'attentat à Charlie Hebdo ?

Rudy Reichstadt :«  Les spéculations conspirationnistes s'articulent ici autour de trois idées : 1/ il s'agit d'un « faux » attentat, d'une opération déguisée ; 2/ le but de l'opération est de susciter le rejet de l'islam, de stigmatiser les musulmans et d'encourager des violences à leur encontre ; 3/ les véritables instigateurs de ces attentats, qu'ils aient manipulé ces djihadistes ou qu'ils aient carrément essayé de faire passer leurs propres agents spéciaux pour des djihadistes, sont en réalité les services secrets israéliens, la CIA avec, selon les versions, la complicité de l’Élysée et en tous cas à chaque fois avec celle des médias conventionnels, accusés de ne pas se poser les bonnes questions voire de participer à une entreprise de dissimulation de la vérité. »

Est-ce que c'est massif ? Vous avez déjà vu autant de messages ou d'articles complotistes sur internet ?

Rudy Reichstadt : «  Je n'ai pas l'impression que ce soit massif pour le moment. Cela reste cantonné, sur le web, au noyau dur de la complosphère, avec une myriade de blogs et de sites, dont les plus emblématiques sont le Réseau Voltaire et Égalité & Réconciliation. Ce qui est remarquable en revanche, c’est la rapidité avec laquelle les spéculations complotistes sont apparues : il ne s’est pas écoulé une heure entre l'annonce de la fusillade à Charlie Hebdo et la publication des premiers commentaires complotistes sur le web, pour certains à coloration antisémite. Le soir du mercredi 7 janvier, le théoricien du complot Thierry Meyssan (auteur d’un livre qui a eu un grand succès sur les attentats du 11-Septembre, qui voulait réfuter la thèse « officielle ») publiait un texte affirmant qu’il était impossible que cet attentat ait pu être réalisé par des djihadistes et invitant à en chercher les commanditaires du côté de Washington. »

Sur YouTube des montages vidéos surréalistes tentent de démontrer que l’attentat était un mensonge.
Sur YouTube des montages vidéos surréalistes tentent de démontrer que l’attentat était un mensonge.
C'est étonnant tant de rapidité !

Rudy Reichstadt : «  C’est assez fascinant. Meyssan ne vit plus en France depuis presque sept ans, il n’a évidemment pas enquêté mais il prétend quelques heures après l’attentat proposer un récit explicatif exonérant complètement les djihadistes et mettant en accusation ceux qu’il estime être les éternels manipulateurs : les États-Unis et l’État d’Israël. On est là dans une réécriture des événements en temps réel absolument stupéfiante. Et dans une stratégie de diversion éhontée qui n’est pas sans rappeler la rhétorique négationniste. »

A qui profitent ces théories ?

Rudy Reichstadt : «  D’un côté, vous avez des prescripteurs, des « entrepreneurs de complot », comme Thierry Meyssan, qui font du conspirationnisme un véritable gagne-pain. Ceux-là plaquent imperturbablement leur modèle explicatif complotiste sur cet attentat, en le transformant, comme ils ont transformé à peu près la totalité des précédents attentats islamistes qui ont ensanglanté l’Europe, les États-Unis ou le Moyen-Orient, en « opération sous faux drapeau » (false flag), c’est-à-dire une fausse opération terroriste où de pauvres hères – les djihadistes – sont manipulés par des puissances occultes. D’une certaine manière, ils sont prisonniers de leur propre discours : s’ils se mettaient, demain, à cesser de contester ce qu’ils appellent la « version officielle » des événements, c’est toute leur entreprise de réécriture de l’histoire qui s’en trouverait sapée.

D’un autre côté, vous avez des « suiveurs », des particuliers qui accueillent d’autant plus favorablement ces thèses qu’elles les confortent dans leur refus de voir la réalité en face. L’effet de sidération produit par ces attentats est tel que la tentation existe de se réfugier dans le fantasme, surtout lorsqu’on s’estime mis en demeure de se justifier. C’est pourquoi on avait assisté, après les tueries de Toulouse et Montauban (mars 2012) et celle du Musée juif de Bruxelles (mai 2014), exactement au même type de réactions dénégatoires relayées sur des sites communautaires musulmans comme Oumma.com ou par des personnalités intellectuellement proches de l’islamisme, comme Tariq Ramadan qui avait suggéré que les victimes de Bruxelles étaient en réalité des agents du Mossad. »