Les nouveaux modèles économiques

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Économie casino, surexploitation des ressources naturelles, réchauffement climatique, creusement des inégalités, n’en jetez plus ! Même ceux qui ne sont pas prêts à balancer le libre-échange sans contrôle aux orties se rendent compte qu’un changement est nécessaire. La seule chose dont on peut être certain aujourd’hui, c’est que le paysage économique de demain ne sera pas monolithique : plusieurs modèles coexisteront avec plus ou moins de bonheur. Voici quelques amorces de nouveaux modèles qui n’attendent qu’à se développer.

Valoriser les déchets

Pendant des décennies, l’industrie s’est satisfaite d’une économie linéaire : on extrait les matières premières de la nature, on les transforme et après un certain temps, les produits lâchés sur le marché deviennent obsolètes, déchets sans valeur. Tout cela est fini avec l’économie circulaire, la logique a changé. Les déchets sont désormais des matières premières et entrent dans un nouveau cycle de production. Le bassin sidérurgique liégeois, par exemple, est au cœur d’un nouveau projet ambitieux, Reverse Metallurgy, associant milieux universitaires, centres de recherche et entreprises. L’objectif étant de récupérer les métaux précieux jusqu’ici abandonnés en décharge. Cobalt, tantale, cuivre, gallium, iridium et autres métaux rares deviennent les trésors de ce qu’on appelle dorénavant les « mines urbaines ». Des procédés de haute technologie tels que la biométallurgie, l’hydrométallurgie, la pyrométallurgie ou les fours à plasma peuvent séparer des métaux mélangés à des doses très fines. Reste qu’il faudra trouver une manière de rentabiliser le recyclage, précise le professeur Éric Pirard, ingénieur des mines et initiateur du projet. Les métaux récupérés gardent toutes leurs caractéristiques, mais leur valeur est faible sur le marché. Dans un ordinateur ou un smartphone, les matières premières n’interviennent que pour 10 % du prix de revient. Le recyclage est une économie très particulière. Les déchets ont encore une valeur négative qu’on compense avec des taxes et des législations. La mise en place d’une activité industrielle autour des déchets est un chantier important qui demande une action à la fois globale pour se concerter avec les concepteurs de ces produits, et locale pour que ces métaux puissent être transformés chez nous, dans des structures d’une capacité de production plus limitée, au lieu de devoir être envoyés au-delà des mers.

Utiliser l’énergie excédentaire

L’agriculture et la production alimentaire seront aussi appelées à se diversifier. Ingénieur agronome venu de la Faculté de Gembloux et vice-recteur de l’Université de Liège, Éric Haubruge se désolait de voir de vastes friches industrielles émailler le paysage autour de la Cité ardente. Passionné par les expériences d’agriculture urbaine et périurbaine menées aux États-Unis et au Japon, il y voit l’opportunité de faire passer ces friches du gris au vert. Le projet Verdir propose de réhabiliter ces zones déclassées qui, pour 35 % d’entre elles, ne sont pas ou très peu polluées, en y associant diverses technologies de pointe développées en Wallonie. Pas question d’y déverser des tombereaux de terreau : toute la production sera assurée hors-sol dans des structures mobiles, dômes, containers ou serres qui peuvent être installées et démontées en quinze jours. On y produira des légumes, essentiellement des salades, ainsi que de la biomasse extraite de plantes tropicales, matière première de base dont a besoin l’industrie pharmaceutique largement implantée dans la région. En l’absence de terre, les plantes se développeront par hydroponie, procédé par lequel les racines sont plongées dans une solution nutritive répondant exactement aux besoins de la culture, ou par aquaponie, système qui associe la culture des plantes avec l’élevage des poissons dont les excréments fournissent neuf des treize éléments nutritifs nécessaires aux plantes. Une des grandes originalités du projet, précise Éric Haubruge, c’est l’utilisation de l’énergie excédentaire rejetée par les entreprises environnantes. Ce sont des procédés qui doivent être adaptés à chaque environnement spécifique. Une friche n’est pas une autre, les apports sont chaque fois différents. En associant des technologies de pointe dans les domaines de la métallurgie, du filtrage des eaux ou de la transformation de chaleur, le projet s’inscrit dans un dispositif d’économie circulaire. En s’appuyant sur une distribution en circuit court et en favorisant la mise à l’emploi de personnel peu qualifié, Verdir a aussi une dimension environnementale et sociale. Le recours à l’agriculture hors-sol n’est évidemment pas le premier pas vers un futur aseptisé où tout le contenu de nos assiettes sera produit en laboratoire. C’est le signe d’une maîtrise durable et raisonnée de notre environnement, qui peut aller de pair avec un développement collectif et individuel de la culture maraîchère.

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Adopter une machine

Faire évoluer l’économie, c’est aussi associer le ludique et l’utilitaire, le convivial à l’impersonnel. Quand on entre dans l’un des trois Wasbar en activité chez nous, on ne sait pas très bien où l’on est : une laverie ou un café branché ? Eh bien, les deux ! Cette combinaison inédite est le fait de deux trentenaires gantois. Vivant dans un 40 m2, Dries Henau et Yuri Vandenbogaerde se trouvaient un peu trop âgés pour encore aller faire la lessive chez leurs parents. Soutenus par Electrolux et Ecover, qui ont fourni les machines et les produits lessiviels, ils ont ouvert un premier Wasbar à Gand en octobre 2012, suivi d’un autre à Anvers en août 2013 et d’un troisième à Courtrai en juin 2014. Soucieux de minimiser leur empreinte sur l’environnement, ils ont revu à la baisse la consommation d’énergie et de produits de lavage comme ils ont développé un système général de préchauffage des eaux en sous-sol. Seule la monnaie électronique est d’usage : C’est plus facile et c’est plus sûr . On évite de se tromper en rendant la monnaie et accessoirement, on prouve aussi qu’on peut faire tourner un établissement sans recourir au travail au noir, avance Dries Henau. Bien présents sur les réseaux sociaux, ils ont fait du site le passage obligé pour réserver une machine. Doué d’un esprit d’entreprise hyperréactif, le duo a publié « Trek je plan in 50 stappen of hoe het moet zonder moeder » (Débrouille-toi en 50 étapes ou comment s’en sortir sans maman, NDLR) : C’est un livre qui a vraiment été fait pour nos clients. Ils vivent souvent seuls et nous avons été à l’écoute des problèmes pratiques que cela pose. Résultat : 10.000 exemplaires vendus.

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Croiser les compétences

Ingénieur civil et commercial, Michel de Kemmeter partage ses activités entre la consultance, le coaching et son entreprise immobilière. Passionné par le développement humain, il fonde le réseau de partage de connaissances UHDR UniverseCity. Pour cet éternel optimiste qui fustige une économie poussée par l’avidité et la peur de perdre, la valeur d’une entreprise n’est pas uniquement financière et matérielle ; elle touche aussi l’émotionnel, la communication, les connaissances et le bien commun. Il encourage les entrepreneurs à tourner le dos au modèle linéaire fournisseur-client, à intensifier les échanges entre les différentes parties prenantes et à récupérer des ressources. C’est un vrai changement de mentalité gagnant : plus on partage, plus on reçoit. L’économie systémique n’est pas un modèle en plus, c’est un basculement des priorités placées dans l’entrepreneuriat.

L’homme fourmille de projets. Ainsi The House, dans le Brabant wallon, qui invite les acquéreurs d’un des seize appartements d’un bâtiment rénové à offrir entre deux à cinq heures de leur temps par semaine pour la communauté (baby-sitting, cours de cuisine…). Chacun possède son appartement privé et a accès au vaste jardin de 35 ares et aux différents communs. Cela répond à une demande de gens qui veulent avoir un appartement à eux et bénéficier des avantages du partage de certaines activités et expériences, tout en restant dans des prix abordables, explique Anne-Sophie Snyers, responsable du projet.

Autre initiative à laquelle s’associe Michel de Kemmeter, c’est le développement en Afrique (plus particulièrement en Afrique du Sud dans la région d’Eastern Cape, NDLR) du concept belge d’émission de télé-entrepreneuriat Starter. En soutenant les projets entrepreneuriaux, on active le développement territorial. Il y a une alliance de dix parties prenantes : experts, sponsors privés, autorités publiques, médias et jeunes entrepreneurs et diaspora. En Afrique, ils ont été très sensibles à cette approche plus humaine où les projets avancent par le partage des connaissances. Le gouvernement local y voit un levier qui vient à point pour favoriser le travail des femmes, précise Patrick Janssens, initiateur de projet.

La crise économique et financière nous a plongés dans une époque de basculement. Profitons de cette transition pour sortir du cadre et innover. L’avenir nous dira merci.