«Les ennemis de la démocratie»: les déclinaisons religieuses du fascisme

En dénonçant l’influence qu’exercerait sur le Premier Ministre français, Manuel Valls, son épouse juive, Anne Gravoin, l’ancien ministre des affaires étrangères Roland Dumas a suscité l’émotion… C’est le moins qu’on puisse dire !

Brassens a peut-être tort, et le temps « y » fait sans doute quelque chose, à la grande affaire de la connerie. Mais c’est sans doute un peu trop facile d’exonérer Dumas en arguant de son grand âge (92 ans) ; d’abord, la vidéo montre un homme qui ne les fait pas et qui ne semble pas avoir perdu ses capacités intellectuelles. Mais au-delà de ce « dérapage » – sans doute contrôlé et qui s’inscrit dans la promotion de son livre « judicieusement » titré « Politiquement incorrect » –, Roland Dumas a porté le fer contre un débat également relancé par Manuel Valls : peut-on parler « d’islamo-fascisme » ?

L’influence « juive »

Roland Dumas, dans l’interview, se positionne clairement comme l’avocat qui a jadis défendu des Palestiniens contre l’État d’Israël, position qu’il a d’ailleurs prolongée par son action de ministre, entre autres en recevant officiellement Yasser Arafat. Ce serait d’ailleurs à l’occasion de ces procès, raconte-t-il dans l’interview, que Manuel Valls l’aurait interpellé et lui aurait dit que ce qu’il faisait (défendre des Palestiniens) n’était pas digne d’un socialiste.

On peut douter de la véracité de l’anecdote, même si Valls n’est pas le plus à gauche des socialistes ; les exemples ne manquent pas de socialistes qui, en France comme en Belgique, ont pris courageusement parti pour la recherche d’une solution juste et équilibrée au conflit israélo-palestinien.

Elle a surtout l’avantage de conforter M. Dumas dans un rôle de victime – victime du complot juif – et de faire oublier qu’effectivement, il n’est sans doute plus socialiste depuis longtemps – ou alors d’une manière surprenante, puisqu’il a été un des premiers soutiens de Dieudonné, dès 2006, et qu’il s’affiche depuis avec des figures de proue du FN, quand il n’accompagne pas Jacques Vergès en Côte d’Ivoire pour défendre Laurent Gbagbo dans son conflit électoral avec Alassane Ouattara.

Mais la sortie sur les influences subies par Manuel Valls s’inscrit dans le prolongement d’une discussion sur un autre sujet. En effet, Valls a appelé à l’unité pour combattre « l’islamo-fascisme » qui menace à la fois notre société et la majorité des musulmans français « qui n’en peuvent plus d’être la cible d’attaques insupportables et d’être confondus avec cette terreur ».

Roland Dumas dénonce l’usage du terme : « Le fascisme, c’est autre chose ». Pour lui, les attentats de Charlie Hebdo et la suite des événements tragiques que nous connaissons depuis ne sont qu’une « simple » histoire de caricatures, rien d’autre. Rien à voir avec le fascisme…

Islamo-fascisme : l’origine du terme

Le terme est apparu dans les années 1990 dans la foulée du doctorat d’un universitaire tunisien, Mezri Haddad, qui dénonçait déjà en 1989 les dérives de l’idéologie islamiste. Il sera longtemps l’apanage des penseurs de droite, néo-conservateurs, ou de penseurs et philosophes tels que Michel Onfray ou Alain Finkielkraut. Certains s’y opposent, comme le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, pour qui on ne gagne rien à confondre tout. D’autres, au contraire, défendent le principe et l’élargissent même en évoquant un christiano-fascisme et un judéo-fascisme.

Que faut-il entendre par de tels concepts ? Et dénaturent-ils vraiment la compréhension que l’on doit avoir du fascisme ?

Aucune question politique, sans doute, ne me préoccupe davantage et ne me semble plus cruciale. Lorsque j’ai accepté, en 1998, de donner un cours à l’Ihecs sur l’histoire de la révolte et des révolutions, c’était d’abord pour permettre aux étudiants de BAC1 de comprendre ce qu’était le fascisme. Cette question éminemment complexe me semble chaque année plus urgente et plus pressante.

Complexe d’abord parce qu’on perd souvent de vue que le fascisme est, au départ, une idéologie révolutionnaire complète et, pour cette raison, extrêmement séduisante – ce qui ne l’empêche pas de mener à un régime réactionnaire et totalitaire. Elle apporte des réponses à toutes les questions que peut se poser un individu au cours de sa vie et le décharge du pire fardeau de l’existence : la responsabilité. En échange, mais au terme d’un processus ou de propagande progressive ou d’endoctrinement dès l’enfance, chacun renonce à son individualité au profit d’un groupe protecteur, fournisseur de réponses simples. Le fascisme a une partie de ses racines dans le socialisme, et le nazisme le traduira d’ailleurs dans son appellation : un « national-socialisme ». Une générosité et une protection, mais seulement pour les siens. Chacun, sous le règne fasciste, plonge dans la liberté infinie de l’irresponsabilité. « C’est pas moi, c’est les autres » : les ennemis désignés, les boucs émissaires, les chefs qui ordonnent.

Une religion

Il y a un autre élément du fascisme que l’on pointe moins souvent : la religion. Pour Mussolini, dans « La doctrine du fascisme », il n’y a pas de doute : le fascisme est une religion, et le Duce en est le prophète. Les rapports d’Hitler avec la religion sont eux aussi complexes et capitaux pour comprendre sa personnalité, comme l’analyse avec justesse Arnaud de la Croix, dans un essai qui vient de paraître aux éditions Racines, « La religion d’Hitler ».

Jean-Yves Camus réfute cependant le concept couplant l’islamisme et le fascisme, et invoque quelques arguments. D’abord, le fait que le fascisme est un produit de la modernité, ce que l’islamisme n’est pas. C’est oublier que la modernité à laquelle le fascisme fait référence est une modernité purement technique ; sur le plan des idées, le fascisme est totalement réactionnaire, vouant un culte aux traditions, aux préjugés et au passé. Il pointe également la composante étatiste de l’économie fasciste, alors que l’islamisme « s’accommode très bien des règles du marché et du capitalisme »  ; mais l’économie fasciste n’est véritablement devenue étatiste qu’à cause de la guerre, et les grands industriels allemands et italiens ont parfaitement développé leurs affaires et leur capital en collaborant activement avec les régimes en place – et sans subir beaucoup de retombées négatives de la défaite militaire.

Le fascisme ressuscité

Pour paraphraser Malraux, je pense que l’on peut dire, d’une certaine manière, que le fascisme du XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. Et malheureusement, tout porte à croire qu’il sera. Ou, pour le dire autrement, que les principales religions – le judaïsme, le christianisme et l’islam – sont menacées par une dérive interne qui les conduit à réactualiser et à dynamiser une idéologie fasciste fondée sur le repli identitaire, l’exclusion, la soumission et l’abrutissement. Sans oublier, évidemment, la fascination pour la violence et la force.

Le fascisme n’est pas seulement une page d’histoire particulièrement sombre de l’Occident ; il est l’une des plus grandes tentations de l’humanité. Peu importe le nom de son chef, Lord Voldemord, Vador ou Sauron : ce qui assure son éternité, c’est la masse de ceux qui ne trouvent plus dans la démocratie une raison de vivre ensemble et qui abandonnent la responsabilité individuelle et quotidienne qu’exige cette démocratie pour l’illusoire liberté et le confort lâche de la soumission – laquelle conduit toujours au meurtre ou au suicide.

Reste à espérer que pour s’opposer à ce fascisme religieux, qui sévit d’ores et déjà partout et pas seulement sous la bannière verte de l’islamisme, il y aura autre chose qu’un fascisme matérialiste et athée… Mais nous aurons l’occasion d’en reparler.