Viols en RDC: «Le temps n’est plus à l’indignation mais à l’action», déclare le Dr Denis Mukwege

Être lauréat du Prix Sakharov, cela vous a-t-il aidé ou pénalisé dans votre combat ?

«  Cela a des effets positifs. La jeunesse congolaise s’est mobilisée grâce à cela, en constituant des comités de soutien qui réclament la liberté d’esprit et de pensée. C’est très important parce qu’après 20 ans de conflit la jeunesse se sentait perdue.  »

Êtes-vous soutenu en RDC ?

«  Je suis très soutenu par les femmes. Dans le film, on voit que les femmes deviennent activistes une fois qu’elles ont été soignées, et se battent pour leur communauté.  »

Comment le film « L’homme qui répare les femmes, la colère d’Hippocrate » va-t-il vous aider ?

«  Nous avions déjà utilisé des tribunes, dont l’écriture. Aujourd’hui ce film présente la situation dans son ensemble et ce n’est qu’un moyen supplémentaire de montrer au monde qu’il est temps de réagir. L’impunité ne doit plus continuer.  »

Comment expliquer que la situation n’évolue pas ?

«  Il y a un gros problème de déni. Si on n’accepte pas que le problème existe, on ne cherche pas de solution. C’est un problème très grave en RDC. Si tout le monde prenait conscience de l’ampleur du problème… Il faut maintenant agir et avancer. Il faut qu’il y ait des règles qui permettent de condamner ces actions. Il faut stopper le déni et commencer à agir.  »

N’essaye-t-on pas de vous faire taire, via notamment des impôts faramineux ?

«  Bien sûr que si, c’est ça l’objectif. Il y a des sommes que l’on nous réclame et qui sont impossibles à payer puisque l’on ne dispose pas de cet argent. Nous vivons grâce aux personnes de bonne volonté. Certaines personnes se privent parfois de nourriture pour pouvoir payer les soins prodigués aux femmes. Il faut se battre plutôt contre le mal que contre l’institution car même si l’hôpital disparaît, le mal sera quand même fait.  »

Avec les nombreux prix que vous avez reçus, ne vous sentez-vous pas mis en danger par moments ?

«  Le danger est permanent mais il y a une cause que l’on considère noble et que l’on ne peut pas abandonner. Les menaces sont là pour nous empêcher de pouvoir dénoncer ce qui se passe. On ne peut pas se décourager. C’est une responsabilité morale de pouvoir dénoncer et également contribuer à la restauration de la dignité de toutes ces personnes.  »

Outre votre combat social, faut-il mener un combat politique ?

«  En tant que citoyen, le fait de dénoncer et d’inciter les citoyens à se mobiliser c’est déjà un combat. Mais il faut vraiment qu’il y ait une révolution morale. Il y a des choses auxquelles il faut dire non. Lorsque les chefs coutumiers viennent me voir en disant qu’ils me soutiennent, c’est très positif. Ils comparent le viol à l’inceste et étant donné les sanctions faites en cas d’inceste, cela permet de faire avancer les choses. En s’attaquant aux femmes, on s’attaque à notre humanité. Ce phénomène de violences faites aux femmes est banalisé est cela fait très peur car il s’agit là d’une destruction de la société, non seulement présente mais également future. En RDC il faut lutter contre l’impunité et mettre en place un programme de changement des mentalités notamment en ce qui concerne la vision de la femme.  »

Cette situation, très problématique, est liée à l’exploitation des mines dont les groupes armés se disputent le contrôle. Que peut faire l’Europe pour vous aider à lutter contre cela ?

«  Il faudrait créer une loi contraignante par rapport à la chaîne d’approvisionnement de minerai. Laisser les exploitants choisirent selon leur conscience n’est pas suffisant. Ce que nous attendons est que la population qui vit dans les zones minières puisse utiliser ces richesses et que les enfants ne soient pas exploités. Nous voulons également que les femmes ne soient pas obligées de quitter les zones minières qui sont dangereuses. Il faut également que les exploitants puissent utiliser les mines de façon propre et que les populations locales puissent vivre dans la dignité humaine, et de ça l’Europe en est capable.  »

Après avoir été soignées, que deviennent les femmes qui passent par la clinique Panzi ?

«  Au début, on travaillait l’aspect chirurgical. Assez rapidement, on s’est rendu compte que les femmes avaient besoin d’un soutien psychologique. Une prise en charge psychologique permet aux femmes de se reprendre en main et de se sentir à nouveau considérées dans la société. Des activités de réinsertion sociales permettent aux femmes de trouver un travail, par exemple. On a également mis en place une médiation familiale. Nous travaillons aussi avec des juristes qui aident les femmes à porter plainte contre leurs agresseurs, ce qu’elles n’auraient jamais osé faire seules.  »

Un internaute demande ce que les Belges peuvent faire pour vous aider.

«  La Belgique a des liens privilégiés avec le Congo. Ce que je fais là-bas est connu par ici presque instantanément. Ce que les femmes congolaises peuvent demander c’est que leurs voix soient entendues par les Belges. Il faut pouvoir faire comprendre que les crimes envers les femmes ne doivent pas rester impunis. La justice nationale mais également internationale doit agir.  »

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