Michel Onfray: «Il fallait être Charlie sous peine d’être Dieudonné»

Dès ses premières œuvres, Michel Onfray prit les mots d’ordre de son maître Friedrich Nietzsche au sérieux, en philosophant à coups de marteaux et en déboulonnant les idoles – qu’elles aient pour nom Freud, Sade ou « le Crucifié ». Un état d’esprit à la fois libre et engagé, qui le conduit à « dire des choses »… et au passage, à se brouiller avec pas mal de monde.

Comment avez-vous vécu les tragiques événements de ce début d’année ?

D’abord dans la sidération dès que j’ai reçu l’information sur mon iPhone, ensuite, très vite, comme un moment important dans l’histoire de France puisque, quelques minutes plus tard, peu avant 13heures, j’ai tweeté : « Notre 11 Septembre », uniquement après avoir eu la seule information que des tirs nourris avaient été entendus dans la rédaction de Charlie-Hebdo. Ce tweet a été ridiculisé avant d’être, hélas, pris au sérieux comme un signe de lecture adéquate au moment même de la tragédie. La litanie des noms qui a suivi a effectivement donné consistance à mon propos. Le travail du philosophe est spinoziste, il suppose le fameux « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ».

A-t-on pris le temps de comprendre ?

Non. La suite a montré que le journalisme n’avait pas grande chose à voir avec l’attitude philosophique puisqu’on a pu assister en direct et pendant de longs jours à une démission de la raison et de l’intelligence au profit du compassionnel jusqu’à l’obscène. Dans la foulée, Le Point m’ayant demandé une analyse, j’ai rédigé un long texte où, déjà, je mettais en garde contre le règne du pathos qui est l’ami du journalisme quand il faudrait encore et toujours de la raison. La cérémonie du 11 janvier n’avait pas encore eu lieu.

L’information qu’il fallait retenir de ce 7 janvier, outre la tragédie, c’est que, apprenant l’information, François Hollande a mis fin à son rendez-vous pour se rendre en urgence sur le lieu du carnage en compagnie de son chargé de communication : non pas avec son Premier Ministre, avec son chef des Armées, avec son directeur du Renseignements, non, mais avec son chargé de communication. Comment dès lors ne pas songer que le cynisme du Président de la République ne pense cet événement que dans la configuration d’une remontée de sa popularité, et ce dans la perspective de ce qui est devenu son unique horizon politique : sa réélection en 2017 ? La suite a montré que le cabinet de communication que la stratégie était la bonne puisque, dans la foulée, le président prend vingt points dans les sondages. C’était sans compter sur le fait que le réel ne se réduit pas à ce que les conseillers en communication en disent. La crise fut bien gérée par le Président nous ont dit les journalistes. En faisant quoi ? Rien… Du compassionnel au carré, de l’incantation médiatique, de la mine affectée, des rodomontades dans la bouche (avec dents) d’un homme plus crédible dans le jeu de mot que dans la sentence taillée pour le marbre de l’Histoire.

Que voulez-vous dire, exactement ?

Qu’il fallait être Charlie, sous peine d’être Dieudonné ; il fallait être tolérant, sauf pour ceux qui ne pensaient pas comme Valls ; il fallait éviter les amalgames et n’avoir pas entendu que les criminels avaient mis leur crime sous le signe de la vengeance du Prophète ; il fallait affirmer que l’équipe de Charlie était morte pour la liberté d’expression, mais comprendre que la liberté d’expression s’arrêtait juste après l’ânonnement du catéchisme médiatique ; il fallait défiler en masse et applaudir on se sait quoi sous peine d’être complice des tueurs ; il fallait dire de l’Islam, tout l’islam, qu’il était une religion de paix, de tolérance, et d’amour – en un mot, il fallait ne plus penser et obéir, obéir à la doxa imposée par les médias qui n’ont jamais vendu autant de papier ni obtenu pareils records d’audience. C’était le but. Il faut lire ou relire Propaganda. Sous-titré : Comment manipuler l’opinion en démocratie, d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, qui a publié ce texte en 1928 pour expliquer comment une poignée de gens invisibles fabrique le consentement en démocratie. Un livre qui se trouvait dans la bibliothèque de Goebbels.

Qu’est-ce que les médias n’ont pas dit ?

Personne n’a dit que, depuis 1991, la France avait bombardé nombre de pays musulmans sur la planète et que, sous prétexte de démocratie et de droits de l’homme, de lutte contre les dictatures et de prévention du terrorisme, l’Occident, dont nous, donc nous, avait tué des milliers de victimes musulmanes innocentes en Irak, en Afghanistan, en Libye, au Mali, des femmes, des enfants, des vieillards, des pauvres villageois dont le crime était d’habiter un petit village que l’Occident a rasé de la carte. Cette guerre n’est pas filmée, il ne faut pas la montrer, dès lors, elle n’existe pas, l’opinion internationale ne s’émeut pas, on voit juste des images assimilables à des écrans de jeux vidéos, des cibles qui explosent alors que ce sont des bâtiments dans lesquels vivent des humains. Si ces guerres l’étaient, filmées, photographiées, on verrait des cadavres de musulmans, une multitude de corps musulmans déchiquetés, des chairs de musulmans éparpillées, du sang de musulman répandu… Cette guerre que l’on prétend défensive sous prétexte qu’elle permettrait d’éviter le terrorisme s’avère en fait offensive. Elle permet aux marchands d’armes, qui subventionnent les présidents américains, républicains et démocrates confondus, d’écouler leurs stocks et de produire à nouveaux des armes et du matériel militaire. Elle permet stratégiquement de s’approprier le sous-sol de ces pays riches de leurs géologies, mais pauvres à cause des dictateurs qui les gouvernements avec l’assentiment des puissants de la planète qui travaillent avec eux. Elle permet d’imposer non pas les valeurs de l’Occident, mais le mode de vie occidental avec ses produits à écouler, à vendre, donc à fabriquer. C’est la guerre du capitalisme et de l’impérialisme du complexe militaro-industriel qui se cache sous prétexte de liberté, de démocratie et de droits de l’homme. On prétend lutter pour empêcher le terrorisme alors qu’on le rend possible comme réaction de l’offensé musulman à l’offenseur occidental. Les médias ne sont pas sans relations avec les vendeurs d’armes. On le sait. Ils ont donc intérêt à distribuer le discours compassionnel qui évite l’explication politique rationnelle. Le pathos contre le logos. Quand ces mêmes médias montrent les soldats de l’Etat Islamique – que le politiquement correct interdit de nommer comme tel sous prétexte qu’il ne s’agirait pas d’un Etat et qu’il ne serait pas islamique – vandalisant des œuvres d’art mésopotamiennes, l’Occident crie à la barbarie, mais l’Occident oublie que les tonnes de bombes américaines ont été déversées sur des sites archéologiques irakiens, entre le Tigre et l’Euphrate, et qu’il y a eu là, avec des tonnes de bombes, de bien plus graves dommages que ceux que des coups de masses et des disqueuses qu’on nous a montrés avec effarement et commentaires affligés, ont bien pu faire – ce qui est également condamnable, entendons-nous bien… Quand ces médias montrent les vidéos de décapitation faites par l’EI à destination de l’Occident, les journalistes parlent encore de barbarie et les citoyens reprennent la litanie en chœur. Mais c’est la barbarie musulmane qui répond à la barbarie occidentale des massacres de populations musulmanes par les armes sophistiquées de l’Occident !

Qu’a fait François Hollande pour répondre à ce signe qui lui était donné avec le 7 janvier ? Il a dépêché un porte-avions français dans le Golfe. Croit-on qu’ainsi on arrêtera ces brutalités partagées ?

« Cosmos » est mon premier livre

Dans Cosmos, qu’il vient de publier chez Flammarion, Michel Onfray nous propose une philosophie de la nature. Face aux désastres du monde contemporain qui nous laissent pantelants, renouer avec l’idéal grec et païen d’une sagesse humaine en harmonie avec le monde : telle est l’ambition de ce volumineux essai, premier tome d’une trilogie intitulée Brève encyclopédie du monde.

Comment est né ce projet titanesque ?

A la mort de mon père, quand j’ai hérité de sa force qui s’en allait, je me suis retrouvé son obligé : je ne crois pas qu’on fasse jamais son deuil, je crois que le deuil nous fait. Ce livre est le produit de ce deuil qui me fait, moins en me détruisant qu’en me construisant, à savoir : en me ramenant aux choses essentielles qui étaient celles qui faisaient l’être même de mon père qui était un ouvrier agricole enraciné dans la terre de ses ancêtres la tête dans les étoiles du cosmos. Il meurt entre mes bras, debout, et la mort ne le fait pas s’affaisser. Il est foudroyé mais ne tombe pas. Il reste mort debout. C’est moi qui dois l’allonger, son beau regard bleu en direction du ciel, couvert ce soir-là, alors qu’il m’en avait enseigné les mystères parmi d’autres choses. Cosmos me permet de partir à la quête de ce ciel sans dieu.

Vous affirmez, en couverture, qu’il s’agit de votre « premier livre »… Que voulez-vous dire par là ?

Que j’ai compris que certains livres étaient en fait préparatoires, des esquisses pour un livre qui se préparait ainsi sans que je le sache. Nous voulons moins les livres que nous écrivons que nous ne sommes voulus par eux. En terminant Cosmos j’ai compris ça plus qu’avec aucun autre livre.

On a le sentiment que ce livre est celui de l’apaisement, de la sérénité, de la maturité…

Merci de conclure par cette question, car les précédentes m’ont installé dans le feu et la mitraille, la guerre et les bombes, le terrorisme et la polémique, alors qu’en effet, parce que c’est le livre de l’apaisement, de la sérénité, de la maturité, Cosmos est mon premier livre.