Comment la technologie révolutionne l’agriculture

Depuis son ordinateur, Marc Grandjean peut contrôler en temps réel les données de lactation de ses 120 vaches. © Michel Tonneau
Depuis son ordinateur, Marc Grandjean peut contrôler en temps réel les données de lactation de ses 120 vaches. © Michel Tonneau - Michel Tonneau

Sans remonter jusqu’à l’invention de la charrue, « les agriculteurs ont toujours été friands de technologies », constate Pierre Havard, responsable de la station agricole expérimentale des Cormiers, près de Rennes (France). La mécanisation des tâches dans les champs, « c’est un moyen de soulager l’être humain, mais aussi d’avoir davantage de capacité de travail sur plus de surface pour générer plus de production par travailleur, poursuit le spécialiste. Augmenter les rendements, c’est une des finalités de l’agriculture ». A ce « produire plus », de nombreux agriculteurs veulent pourtant ajouter un « produire mieux ». « Nous devons pouvoir satisfaire cette hausse de la demande de quantité et de qualité de la nourriture, tout en préservant la vie sur cette planète », explique Pierre Havard.

Agriculture « de précision »

Pour ce faire, les nouvelles technologies sont mises au service d’une agriculture dite « de précision », qui passe d’abord par une observation des cultures via des capteurs informatisés. « Ces capteurs peuvent être embarqués sur des satellites, des drones, ou dans les tracteurs eux-mêmes, poursuit Pierre Havard. On utilise par exemple des capteurs multispectraux, qui mesurent la lumière réfléchie par les cultures. Deux champs de blé ne vont pas présenter tout à fait le même vert. Ces différences, on peut ensuite les interpréter. Couplé à un GPS, cela permet d’individualiser les zones de la parcelle. On travaille sur 200 m2 plutôt que sur 1 ha. Cette interprétation permet de définir une carte de préconisation, pour nuancer les apports d’engrais ou d’amendements. Une machine agricole peut alors lire cette carte et moduler automatiquement ces apports. »

Eric Haubruge, vice-recteur de Gembloux Agro-Bio Tech, confirme cette arrivée progressive « des technologies au niveau des outils de production. Elles permettent de réguler au mieux les capacités du sol pour le rééquilibrer. Ce sont les robots désherbeurs, les drones qui permettent de suivre la culture pour voir où se trouvent les zones de maladies ou de stress. L’objectif est d’augmenter la productivité sur un même espace, en tenant compte de la gestion de l’eau et de la régénération du sol. »

C’est, selon Eric Haubruge, une piste importante à explorer : la gestion du génome du sol, « qui permet des amendements organiques bien plus respectueux, mais aussi un meilleur contrôle de l’équilibre du sol au niveau des micro-organismes ». « On a longtemps délaissé le sol, qui était vu comme une boîte noire, insiste le vice-recteur. Aujourd’hui, on découvre un univers extraordinaire. Grâce au génome et à la microbiologie industrielle, on peut sélectionner et mieux équilibrer les micro-organismes. Le sol va être en meilleur état pour accueillir telle plante ou telle autre. » Gembloux Agro-Bio Tech a ainsi investi 8 millions d’euros dans le projet « écotron », un bâtiment dans lequel dix « cellules » d’un mètre cube « vont nous permettre de contrôler et d’étudier toutes les interactions entre l’air, le sol et les plantes ».

Tracteur sans pilote ?

L’utilisation de ces nouvelles techniques permet d’optimiser l’utilisation des intrants, mais aussi d’augmenter la production. « C’est notamment possible grâce à la reconnaissance précoce des maladies, explique Pierre Havard. Cela permet de protéger, voire de sauver, de façon plus différenciée une récolte. » Pour autant, ces technologies ont un coût « qui les réserve encore aux grandes exploitations, voire aux coopératives », poursuit le chercheur français.

La précision, les agriculteurs peuvent aussi l’obtenir en utilisant… des robots. « L’agriculture est devenue le deuxième marché mondial de la robotique de services, confirme Pierre Havard. Les robots font aujourd’hui partie intégrante du schéma de réflexion des agriculteurs. La technologie permet ici encore d’accentuer la précision des machines et d’aller au plus près des plantes. Par exemple, il n’y a rien de plus précis que d’enlever des mauvaises herbes dans des plants de carottes : c’est en voie d’être robotisé ! » Les systèmes GPS permettent aussi de travailler avec le chauffeur « débranché »  : la machine peut faire toutes les actions sur un parcours programmé, mais il faut un « pilote dans le tracteur » pour des raisons de sécurité, même s’il ne conduit pas à proprement parler.

Reste une question : cette agriculture hyper-technologique ne risque-t-elle pas d’effrayer les consommateurs ? « C’est une question d’idéologie et de choix de vie, mais aussi de pragmatisme, note Pierre Havard. Je crois plutôt que notre agriculture européenne va connaître des visages différents. L’agriculture proche et les circuits courts vont se développer, dans l’optique d’un retour aux produits “naturels”, surtout dans les zones de chalandise urbaines. Mais on a aussi cette grande demande alimentaire qui nécessite de faire de la production. Il ne faut pas opposer ces deux modes de production. Au contraire, ils sont plutôt complémentaires : un robot qui désherbe les carottes peut parfaitement s’intégrer dans un schéma d’agriculture biologique ! »