Ceci est Mon Corps

Longtemps, camoufler ses « défauts » a été admis comme une règle élémentaire de politesse : aux jeunes et minces les minijupes, aux autres les cache-misère. Heureusement, les temps changent, l’égalité progresse et les jeunes filles d’aujourd’hui ne se soumettent plus aussi docilement à la tyrannie du « bon goût ». Avec des grandes sœurs prénommées Lena Dunham, créatrice et actrice au physique ultranormal de la série « Girls », on pourrait même croire la jeune génération bien préparée à dégommer les clichés et à s’assumer en dehors des normes physiques en vigueur. D’autant que l’explosion de l’offre vestimentaire – toujours plus accessible, ludique, diversifiée – incite à s’amuser avec sa silhouette. Alors qu’il y a quelques années, les filles qui dépassaient la taille 42 n’avaient d’autre choix que de se noyer dans des tuniques informes, elles peuvent aujourd’hui trouver leur bonheur chez les géants de la mode comme Mango ou ASOS, qui proposent des lignes dédiées aux silhouettes curvy – jusqu’à la taille 56 – aux côtés des collections « petite » et « grande ». Fini le moule standard : à l’heure où chacun expose son look sur la Toile, les rois de la fringue ont compris que leur cible s’était miraculeusement élargie. Quant aux mannequins « grandes tailles », si elles restent très minoritaires, elles créent le buzz à chaque fois qu’un magazine féminin décide de leur dédier sa couverture. Il faut dire que ces très jolies rondes, en plus d’apporter une bouffée d’air frais, ont l’avantage de soulager momentanément la conscience d’un milieu souvent accusé d’entretenir le culte de la maigreur.

En 2015, prôner le corps parfait semble donc définitivement out. Réactionnaire, sexiste, élitiste et surtout irréaliste : cette injonction suscite la désapprobation. Jamais en retard d’une tendance, le business de la mode a d’ailleurs tôt fait de changer son fusil marketing d’épaule, et brandit aujourd’hui les valeurs d’authenticité et de singularité plutôt que de perfection. Ainsi, très récemment, Lane Bryant, marque de vêtements et de lingerie « grandes tailles » très connue aux Etats-Unis, a lancé une campagne avec des modèles célèbres plus size, comme Ashley Graham ou Candice Huffine, autour du hashtag #ImNoAngel, référence ironique aux Anges ultraskinny de Victoria’s Secret. Cela serait tellement ennuyeux si nous étions toutes les mêmes, affirment ainsi ces séduisantes rondes dans le spot publicitaire.

Du discours à la réalité

Alors que le nombre d’adolescents et de jeunes adultes en surpoids ne cesse de progresser dans le monde, la manœuvre semble par ailleurs très calculée : qui voudrait sérieusement se couper de la moitié de sa clientèle potentielle ? Là où les autorités sanitaires semblent parfois stigmatiser malgré elles les personnes rondes par leur discours alarmiste, le virage à 360 degrés du secteur de la mode arrive à point nommé pour étouffer ces présages anxiogènes et rebooster la self-estime de tous les IMC. Une stratégie qui, en apparence, semble fonctionner à merveille. Aujourd’hui, de Bruxelles à Los Angeles, les rues sont envahies de jeunes filles qui, quel que soit leur gabarit, déambulent indifféremment en short, legging et top. Les adolescents d’aujourd’hui, même s’ils sont plus nombreux à être enrobés, ne sont en effet pas dans une stratégie de camouflage, confirme Fabienne Glowacz, docteur en psychologie et chargée de cours à la faculté de psychologie de l’ULg. Ils se conforment plutôt aux normes vestimentaires en vigueur. Mais cette manière de se montrer ne traduit pas nécessairement leur vécu intérieur quant à leur satisfaction corporelle, relève cependant la psychologue. Ainsi, malgré des corps qui s’exposent davantage, l’insatisfaction corporelle est toujours aussi prégnante. Le niveau de désapprobation corporelle demeure inchangé sur les quinze dernières années. Et s’il reste plus élevé chez les filles, je pense que nous allons assister à une contamination de ce désir de minceur et de formatage du corps chez les garçons, explique Fabienne Glowacz.

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À l’heure où la France vient de créer un délit d’incitation à l’anorexie, la question de l’influence des médias sur le mal-être corporel est une nouvelle fois posée. Car si l’on sait que l’anorexie est une pathologie multifactorielle, nul doute que cette insatisfaction corporelle si répandue est quant à elle en lien direct avec notre culture de l’image. Il existe en particulier un impact majeur des séries, note Fabienne Glowacz. Les ados mais aussi les jeunes professionnels se nourrissent littéralement de ces images. Or, on y retrouve la minceur et la beauté comme modèles d’identification. Regardez « Les experts » : toutes les femmes efficaces sont jeunes et jolies, tandis que la « bonne petite grosse » est reléguée du côté de la marginalité. Ce modèle corporel n’est jamais mis en valeur « en soi ». Plus encore que le milieu de la mode, la sériemania nous aurait bel et bien lavé le cerveau, en dépit de l’analyse critique que nous pouvons faire des diktats. Le discours se décale, mais les injonctions implicites restent très présentes ! Dans le domaine de la publicité, les tentatives de diversité sont très vite annulées. L’une va valoriser d’autres formes corporelles, mais le spot suivant portera sur le régime. La masse critique reste donc dominée par le modèle de minceur, analyse la chercheuse.

Si le discours se fait plus progressiste, il faudra encore du temps pour briser le moule. Il faut dire que l’intériorisation des normes se fait très tôt, explique la psychologue. Quand on fait des tests avec des fillettes de 6-7 ans, on constate déjà que la silhouette idéale qu’elles désignent est toujours plus mince que celle à laquelle elles s’identifient. De même, si certaines personnes rondes s’assument pleinement, c’est le poids des normes qui continue de peser sur la plupart d’entre elles. Je constate que beaucoup de jeunes un peu ronds donnent l’impression d’être bien dans leur corps, mais qu’il s’agit souvent en réalité d’une présentation de façade, relevant d’un mécanisme de défense, explique encore Fabienne Glowacz.

Et toi, dis-moi que tu m’aimes

Dans le même ordre d’idées, l’exposition permanente de soi sur les réseaux sociaux est souvent interprétée comme la manifestation d’une absence de complexes, voire d’un narcissisme exacerbé de la jeune génération. C’est oublier que l’image a radicalement changé de fonction au cours des dernières années. Les jeunes n’accordent pas le même statut à ces photos que celui que nous leur accordions, à savoir qu’elles agissent moins aujourd’hui comme un miroir que comme un rétroviseur qui permet aux autres de voir. Ce sont des images qui interviennent dans la construction d’un statut social et qui vont donc agir par rétroaction. Or, il peut y avoir un réajustement négatif dès lors que les commentaires se font plus critiques. Autrement dit, exposer son image est moins une affirmation signifiant « je m’aime » qu’une question posée aux autres : M’aimez-vous ? Le problème étant qu’en matière de normes, les réseaux sociaux ne semblent pas moins violents que les médias traditionnels. Quand on regarde les photos postées, on constate que les filles sont souvent dans des positions semblables, légèrement sexualisées, notamment les lèvres qui miment un baiser, etc. Si on devait faire une analyse de toutes les images qui passent, on retrouverait une dominante de silhouettes minces, de cheveux longs et d’yeux maquillés à l’eye-liner !, estime Fabienne Glowacz.

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Dans les années 90, Internet a ouvert la voie à une nouvelle quête de soi qui se faisait en l’absence de codes sociaux ou corporels, explique Fanny Georges, maître de conférences au Laboratoire Communication, Information, Médias (CIM) de l’Université Sorbonne Nouvelle. Mais on a ensuite connu une deuxième vague à partir de 2007, avec l’explosion de Facebook et de la photographie numérique. On a assisté à une réémergence de l’identité civile, mais aussi du corps – un corps qu’on peut modifier, contrôler. Toujours plus faciles d’utilisation, les logiciels de retouche sont ainsi abondamment utilisés par les adolescents, tandis que le selfie est devenu un art en soi ! De même, les tutoriels de maquillage qui prolifèrent aujourd’hui sur le Net prônent un véritable « photoshopage » des visages, sorte de retouche avant la retouche. Les technologies nous donnent aujourd’hui l’impression que l’on peut avoir une véritable emprise sur son corps. Comme si le corps n’était plus un donné mais un choix, poursuit Fanny Georges.

Nés d’une volonté de montrer de « vrais vêtements » sur de « vraies filles », certains blogs de mode sont ainsi devenus aujourd’hui aussi lisses que le papier glacé. Paradoxalement, ce sont les stars qui ont pris la relève du naturel : de Cindy Crawford à Beyonce en passant par Cara Delevingne ou Keira Knightley, plus une qui ne prenne un malin plaisir à dévoiler des photos d’elle « avant la retouche » quand il ne s’agit pas de se montrer au saut du lit. Mais la nature est plus injuste que l’artifice. Et cette mise en scène de la spontanéité apparaît comme l’ultime avatar d’une culture de l’apparence où les femmes préexistent à travers leur physique. Nous sommes dans une culture où les images prolifèrent. Et l’impact des images est négatif dès lors qu’il n’existe pas d’espace pour un discours critique. Or, on accorde peu d’énergie à l’éducation aux images, déplore Fabienne Glowacz. À méditer à l’heure où Instagram est en train de prendre le pas sur les autres réseaux sociaux, témoignant du pouvoir de fascination croissant des images – avec ou sans filtres.