Jean-Christophe Rufin: «BHL, le vrai maître de la diplomatie»

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D epuis vingt ans, la France a le même ministre des Affaires étrangères. Il se nomme Bernard-Henri Lévy. » Romancier (Rouge Brésil) et académicien, Jean-Christophe Rufin ne manque pas, au contraire de nombre d’intellectuels, de légitimité quand il parle de politique internationale, d’ingérence, de crises humanitaires. Médecin, il a travaillé pour Médecins sans frontières, a mené des actions humanitaires en Éthiopie ou en Bosnie ; diplomate, il a été ambassadeur de France (Sénégal) ou attaché culturel (Brésil).

La charge qu’il mène ce mercredi dans les colonnes de l’hebdomadaire Le 1 n’est pas anodine. Il y demande « la fin du “bernard-henri lévisme”  » : « C’est lui qui a convaincu Chirac d’intervenir au Kosovo, qui a poussé Sarkozy à entrer en guerre en Libye, et qui, ces derniers mois, n’a cessé de recommander une attitude offensive face à Bachar al-Assad. On ne peut lui en faire le reproche, il est dans son rôle d’intellectuel. La question est plutôt : pourquoi les politiques lui obéissent-ils ? Pourquoi, malgré les réticences des diplomates et des militaires, malgré les difficultés et les incertitudes, les gouvernants choisissent-ils la voie qu’il leur trace ? »

Selon l’académicien, « BHL » « incarne cette diplomatie basée sur une vision très simpliste : un bon, un méchant. » Sur la Libye, en lambeaux aujourd’hui après l’intervention française, il précise : « Il ne suffit pas de dégommer un dictateur. Quand on prend la responsabilité d’abattre un régime, il faut savoir par quoi on le remplace. »

Bernard-Henri Lévy réagira pour sa part à ces propos ce mercredi matin sur Europe 1.

« L’homme qui murmure aux oreilles des présidents »

« BHL » ministre occulte de la République ? «  En 1993, il avait déjà réussi un beau coup diplomatique en emmenant personnellement le président bosniaque Alija Izetbegovic – dont il soutenait la cause depuis le début de la guerre civile yougoslave – dans le bureau de François Mitterrand à l’Élysée, écrivait Renaud Girard dans Le Figaro dès mars 2011. Mais cette fois, il a fait plus fort : entraîner la France – et à sa suite tout l’Occident – dans la guerre, afin de débarrasser la Libye d’un dictateur sanguinaire qui, il n’y a pas si longtemps, jouissait du privilège de planter sa tente en plein VIIIe arrondissement de Paris. »

Renaud Girard, normalien comme « BHL » – par ailleurs grand reporter et professeur de stratégie à Science Po Paris – nous précise : « C’est l’homme qui murmure aux oreilles des présidents »… Notre chroniqueur, Jean-François Kahn, ne dit pas autre chose. Mais comment Bernard-Henri Lévy s’y prend-il pour avoir ses entrées à l’Elysée et au Quai d’Orsay ?

« Il ne vise que l’Elysée, le Quai d’Orsay il ne sait même pas ce que c’est, nous précise Jean-François Kahn. J’ai d’ailleurs un exemple. Au moment du Kossovo, j’avais fait un article pour critiquer l’activisme de Bernard-Henri Lévy en faveur d’une intervention et j’avais reçu une lettre du ministre des Affaires étrangères, qui était Alain Juppé, pour me féliciter… »

« L’échec ne lui coupe pas les ailes »

Mais comment arrive-t-il à ses fins ? « C’est un talent, répond Renaud Girard. Il est enthousiaste, intelligent, cultivé, entreprenant, et il a de l’humour – il se prend moins au sérieux qu’on pourrait le croire. Il était proche de Sarkozy, puis il a tout de suite pris le virage de Hollande… Sa pièce de théâtre (Hôtel Europe, qui a fait un flop en octobre dernier, à Paris, NDLR) a été vue par Sarkozy mais également par Hollande et par Valls… Ce qui est très fort chez BHL, c’est que l’échec ne lui coupe pas les ailes. Il y a beaucoup d’autres intellectuels qui, après un échec aussi patent que la Libye, auraient renoncé à la géopolitique pour se consacrer au kantisme ou à l’hégélianisme, à la sociologie ou au théâtre. Eh bien lui, non ! Il est allé à Maïdan, en jet privé, il a pris sur lui, il a parié sur Petro Porochenko. Un mois avant que Porochenko ne soit élu à la présidence, il l’a lui-même présenté à Hollande… Et aujourd’hui, pour le président ukrainien, en France, il y a deux personnes qui comptent : François Hollande et “BHL”. Je connais l’Ukraine et je peux vous assurer qu’il est devenu le plus influent conseiller occidental de Porochenko ! »

« Des réseaux dans tous les médias »

Pour Jean-François Kahn, Bernard-Henri Lévy est arrivé à construire un réseau et un entourage – notamment dans les médias. « Cet entourage n’est pas énorme : c’est une petite cour que l’on retrouve, en gros, dans son journal, La règle du jeu, que personne ne lit mais qui réunit et fédère ses amis. Des membres de cette petite cour, et surtout lui-même ont tissé des réseaux dans tous les médias. Même à Marianne, qui était un des rares à dénoncer cette espèce d’hégémonie culturelle de Bernard-Henri Lévy, il avait également son réseau. Quand il faisait un livre, il arrivait à négocier derrière mon dos, alors que je dirigeais le journal, des pages entières que je découvrais quasiment après coup ! Ça lui permet d’avoir une force de frappe, de travailler les médias, à défaut de l’opinion – car le paradoxe est que l’opinion lui est globalement défavorable. Il a imposé l’intervention en Libye, mais le fait est que les médias étaient à 90 % pour : j’ai écrit des papiers chez vous pour dénoncer cet unanimisme… »

Quant à savoir ce qui fait courir « BHL », Renaud Girard répond : «  Il sculpte sa propre statue, celle d’un Malraux. Sauf que Malraux était un immense écrivain, qui est entré vivant dans l’histoire et qui a servi le plus grand roi européen depuis Richelieu (NDLR : Charles de Gaulle). “ BHL” y consacre sa fortune. C’est un dandy de haute voltige. »