Première mondiale à Bruxelles: une oreille cultivée sur l’avant-bras

Atteinte d’un cancer de la peau, une jeune femme de 19 ans a dû se faire enlever l’oreille afin d’ôter toute la tumeur. On lui place alors deux implants – des espèces d’aimant – sur lesquels elle peut fixer une oreille artificielle. « Avant, on mettait de la colle, mais il arrivait que l’oreille tombe », explique Afshin Yousefpour, chirurgien maxillo-facial à l’Hôpital Sainte-Anne Saint-Remi (Chirec) à Bruxelles.

« Ma patiente m’a dit qu’elle en avait marre de sa prothèse parce que chaque fois qu’elle l’enlevait, elle repensait à son cancer. Et puis il y a parfois un peu d’infection… Elle m’a demandé, à moitié en rigolant, si je ne pouvais pas lui fabriquer une oreille. Je lui ai répondu que non. Je peux faire beaucoup de choses mais pas fabriquer une oreille. Mais après le rendez-vous, cette discussion me restait en tête. Je me suis dit : “Ce n’est pas parce que personne ne l’a fait que ce n’est pas possible.”  », raconte celui qui fait de la chirurgie oncologique, esthétique et réparatrice.

L’oreille a été greffée et percée afin de la relier au canal auditif.
L’oreille a été greffée et percée afin de la relier au canal auditif. - D.R.

Le Dr Yousefpour a pensé au tissu de l’avant-bras et à son vaisseau radial. Ceux-ci sont souvent utilisés pour la chirurgie réparatrice car le vaisseau radial est un des plus longs du corps. Le vaisseau est prélevé en même temps que le tissu afin de permettre à celui-ci d’être irrigué et de rester vivant. On peut le retirer sans problème car nous en avons un autre (l’ulnaire) qui peut suffire au bon fonctionnement de la main.

« Mais je ne pouvais pas simplement utiliser la peau de l’avant-bras pour faire une oreille parce qu’il me fallait une structure plus rigide. Qui puisse reproduire les courbes de l’organe », explique le Dr Yousefpour.

Il a donc pensé partir d’une prothèse qu’il implanterait dans l’avant-bras avant qu’elle se recouvre de peau et qu’elle soit irriguée par le vaisseau radial. Une opération jamais tentée au niveau mondial. En effet, aux Etats-Unis, des chirurgiens avaient déjà greffé une oreille ayant poussé sur l’avant-bras du patient. Mais la structure avait été sculptée dans du cartilage prélevé au niveau des côtes de la patiente. Le Dr Yousefpour a préféré ne pas opter pour cette solution : « Ma patiente avait déjà subi beaucoup d’opérations. Même si elle était partante pour se faire opérer à nouveau, j’ai préféré ne pas le faire parce que cela aurait constitué une cicatrice en plus. Et les risques de morbidité ne sont pas exclus. »

L’oreille a été greffée et percée pour la relier avec le canal auditif.
L’oreille a été greffée et percée pour la relier avec le canal auditif. - D.R.

Après quelques recherches, le Dr Yousefpour identifie une entreprise qui dispose d’une prothèse d’oreille. Celle-ci est constituée de polyéthylène poreux (pour une meilleure intégration aux tissus existants). La prothèse n’existait qu’en taille unique, toutefois. « Je l’ai montrée à ma patiente. Je lui ai dit qu’elle était un peu plus grande que son autre oreille et lui ai demandé ce qu’elle en pensait. Elle a dit qu’elle était prête à l’adopter », se rappelle le chirurgien.

L’opération pouvait donc commencer. Il a d’abord fallu préparer l’avant-bras pour qu’il puisse accueillir la prothèse. Pour cela, des incisions furent réalisées afin d’insérer un ballonnet sous la peau. Ce ballonnet fut, durant six semaines, gonflé peu à peu à l’aide d’un liquide. Cela permet à la peau de « s’étendre ». Une fois la peau prête, le chirurgien a remplacé le ballonnet par la prothèse. Après un nouveau délai de six semaines – le temps que la peau prenne la forme de la prothèse – l’oreille fut prélevée et greffée à sa bonne place.

La patiente avant d’être greffée.
La patiente avant d’être greffée. - D.R.

Le chirurgien avait également prélevé le vaisseau radial afin de garantir l’apport de sang dans la nouvelle oreille. Si au jour 1 l’oreille était toute gonflée, peu à peu elle a retrouvé un aspect normal. Après six semaines, le chirurgien a troué l’oreille pour la relier au canal auditif de la patiente resté intact.

« Cette technique est réservée aux personnes dont le tissu local n’est pas adéquat pour reconstruire l’oreille », souligne le Dr Yousefpour. En effet, chez les enfants qui naissent sans oreille par exemple, on peut étendre le tissu local pour y placer une prothèse.

« C’est un début. J’espère qu’à l’avenir, les firmes pourront proposer des oreilles sur mesure, poursuit le spécialiste. Ou qu’on pourra créer du cartilage à partir de cellules-souches. On pourrait en effet prendre un peu de cartilage du nez ou de l’oreille restante et le cultiver en laboratoire. Cela se fait déjà mais on obtient une couche fine et amorphe. Il faudrait créer une sorte d’échafaudage résorbable sur lequel on pose le cartilage le temps qu’il prenne sa forme avant de le mettre dans l’avant-bras pour qu’il se couvre de peau. »

La prothèse offre, pour le Dr Yousefpour, un résultat déjà très satisfaisant. Mais utiliser du vrai cartilage donnerait « un aspect plus naturel. Et puis il s’agirait exclusivement de tissu vivant irrigué par un vaisseau tandis qu’avec la prothèse, il y a toujours un risque d’infection ».

Afshin Yousefpour nous montre encore un article qui parle de cartilage d’oreille imprimé en 3D. Une autre voie ? Ce qui est sûr, c’est que le chirurgien fourmille d’idées. « Mon prochain objectif, c’est le nez », confie-t-il.