« Le statut d’entrepreneur salarié, c’est l’avenir »

Sandrino Graceffa, administrateur de SMart Belgique. © D.R.
Sandrino Graceffa, administrateur de SMart Belgique. © D.R.

Il est aujourd’hui constitué de deux structures juridiques principales : une fondation privée de droit belge et une ASBL regroupant ses 60 000 membres (personnes physiques). En juin 2016, il ne devrait plus former qu’une seule entité en acquérant le statut de coopérative, la plus grande à l’échelon européen. On parle ici du groupe SMart (Société mutuelle pour artistes) Belgique. Le 30 juin prochain, à l’occasion de son assemblée générale, cette entreprise sociale dont l’ambition première est de décharger les artistes, créateurs et techniciens de la gestion administrative de leurs activités professionnelles donnera le coup d’envoi d’une année de réflexion participative au cours de laquelle ses affiliés pourront décider des modalités de son avenir. Pour ce faire, divers ateliers de travail seront organisés autour des questions de gouvernance, de participation démocratique, de public cible, de modèle économique ou encore de services mutualisés du futur nouveau SMart. Une démarche totalement unique pour une entreprise de notre taille, se félicite son administrateur délégué Sandrino Graceffa. Avec ses 2 500 équivalents temps plein et ses quelque 120 millions d’euros de chiffre d’affaires (en 2014), SMart Belgique constitue effectivement l’une des entreprises les plus importantes à Bruxelles.

Pourquoi souhaitez-vous devenir une coopérative ?

Il y a trois raisons à cela. La première, la plus importante, c’est que les usagers de SMart sont de plus en plus des personnes autonomes. Elles sont salariées d’une entreprise partagée tout en étant porteuses de leur propre activité, de leur propre mini-entreprise. Seul le statut de société coopérative permet de (ré)concilier ces deux dimensions que sont le salariat et l’entrepreneuriat.

La seconde raison, c’est que SMart a besoin d’investir dans son développement. Pour ce faire, l’une des solutions serait de faire rentrer dans son capital en tant qu’actionnaires, en tant que « sociétaires », comme on dit dans le langage coopératif, des dizaines de milliers de membres. Plutôt que d’opter pour un seul gros actionnaire extérieur qui prendrait trop de poids et qui changerait la tradition d’indépendance de SMart. Aujourd’hui, en tant que fondation et ASBL, SMart n’est pas en mesure de faire rentrer tous ses membres comme actionnaires de l’entreprise. En devenant une coopérative, cela sera possible.

La troisième raison, c’est que la coopérative est visiblement la forme la plus adaptée au projet. Elle s’impose comme une évidence dans les neuf pays européens (Belgique, France, Espagne, Suède, Italie…) où SMart s’est développé. Il nous semble donc important que la tête de pont du groupe, la Belgique, devienne une coopérative européenne.

Et pour nourrir votre réflexion donc, vous vous en remettez à vos clients, à vos utilisateurs…

Exactement. Pour une entreprise de notre taille, la démarche est totalement unique. Imaginez la SNCB qui s’en remet à ses usagers pour définir son projet stratégique. C’est du jamais vu ! On prend le risque d’ouvrir complètement nos portes, de permettre à l’ensemble de la communauté des membres et de leurs donneurs d’ordres de devenir actionnaires de SMart. On partage le risque économique. Mais un risque qui est moindre vu le nombre important de « sociétaires ».

Concrètement, quel modèle d’avenir envisagez-vous pour SMart ?

Ce que l’on envisage pour notre avenir, c’est un modèle intermédiaire entre une économie totalement administrée et une économie totalement libre. SMart développe un service d’intérêt général tout en produisant pour ses membres des biens et des services qui relèvent du marché. Les « sociétaires » de SMart bénéficieront non pas de dividendes, mais bien de services de plus en plus qualitatifs. Plus SMart sera performant économiquement, plus il le sera socialement. Nous tentons de réconcilier une vision sociale redistributive, mutualiste, totalement non profit avec une forme d’entrepreneuriat. Dans « société coopérative », il y a le mot « société ». C’est l’entrepreneuriat social. Et c’est précisément là-dedans que nous nous inscrivons.

Le salariat est-il une notion désuète selon vous ?

Oui, la notion de salariat entendue comme un échange contractuel entre subordination et protection ne me semble plus adaptée au marché du travail actuel. Ce dernier s’est fortement atomisé dans une économie de services. Les gens sont de plus en plus autonomes, on a affaire à une économie qui est de plus en plus basée sur des projets : on n’embauche plus une personne, on confie une mission à quelqu’un. Il faut également prendre en compte le fait que ce n’est pas que subi. Certains considèrent que l’on assiste à une dégradation de la situation de l’emploi, mais beaucoup de personnes que nous rencontrons nous disent ne pas subir cette situation. Bien au contraire, elles la recherchent. Aujourd’hui, la précarité ne se trouve plus forcément là où on le pense. Certains de nos membres nous confient qu’ils se sentent plus en sécurité sur le plan économique en ayant sept clients qu’en ayant un seul employeur. On peut le comprendre. Nous ne portons pas de jugement sur cette évolution, nous la constatons. Et il y a trois « solutions » face à cela : soit on fait semblant de ne rien voir, soit on profite de la situation en faisant de ces indépendants des travailleurs encore un peu plus précarisés, soit – et c’est bien évidemment cette dernière option qui est défendue par SMart – on conserve les acquis sociaux tout en imaginant un statut d’entrepreneur salarié. Cela permet de garantir davantage de protection aux travailleurs autonomes. C’est notre idée de transformation sociale, c’est l’avenir.