Jamais je ne parviendrai à oublier l'inimaginable Jacques Raffeld, rescapé d'Aus -chwitz et ancien champion de moto, exerce son métier de sculpteur-graveur depuis 60 ans. Jacques Raffeld... Bruxellois non peut-être

Jamais je ne parviendrai à oublier l'inimaginable Jacques Raffeld, rescapé d'Aus -chwitz et ancien champion de moto, exerce son métier de sculpteur-graveur depuis 60 ans.

Jacques Raffeld est le plus ancien indépendant encore en activité à Auderghem. J'habite la commune depuis 1938, je suis un fidèle. Je n'ai jamais pensé à arrêter mon métier. Cela fait 60 ans que je l'exerce. J'ai suivi l'académie des Beaux-Arts où j'ai eu le premier prix de sculpture et j'ai commencé à travailler, ici, en face du cimetière. J'adore mon boulot de gravure qui ne me fatigue pas, le marbre est une matière très vivante. Quand je travaille, je deviens un autre homme. Mais je n'ai plus le même punch qu'avant.

Avant... la guerre. Quand elle est arrivée avec sa haine et ses bruits de bottes, il fallait se cacher, on sursautait au moindre bruit de voiture de peur que ce soit la «Polizei». Parfois, il fallait aller à la commune pour chercher malgré tout des tickets de rationnement parce qu'on n'avait pas d'argent pour se débrouiller sans... et on arrachait son étoile mais il y avait cet infamant «Juif-Jood» inscrit sur ses papiers d'identité. Et l'on espérait que le fonctionnaire n'allait pas vous dénoncer... A l'époque, le tram ou tout simplement la rue devenaient les lieux de tous les dangers. Il arrivait que les voisins vous disent qu'il allait y avoir une rafle et vous partiez dans une planque pour vous rendre compte par la suite que toute votre habitation avait été pillée...

Mon père et ma mère s'étaient cachés à Alsemberg. Mon père très religieux (il avait une barbe très reconnaissable) n'est pas sorti de toute la guerre. Un jour, j'ai été lui chercher un poulet à vélo parce qu'il ne mangeait que de la viande casher. J'ai roulé, roulé et j'ai demandé partout pour qu'on me vende un poulet. Finalement j'en ai trouvé un et je me suis accroché à un camion pour rentrer. Malheureusement, le poulet s'est envolé.

Moi, j'étais caché dans la cabane sur mon chantier et je travaillais en cachette: il fallait bien vivre. Un jour en 42, «ils» sont venus et j'ai réussi à m'enfuir par les jardins. Un voisin m'a caché. Mais la deuxième fois...

NUMÉRO 133.427

Jacques Raffeld soupire, essuie une larme et reprend son récit.

En 1943, un certain Robert, un soi-disant camarade, m'a demandé si j'avais de l'argent. J'ai dit que oui: 33.000 F, c'était une petite fortune à l'époque. Il m'a demandé de les lui prêter quelques jours. Mais quand il m'a donné rendez-vous pour le remboursement, c'est la Gestapo qui est venue. J'ai été vendu. Comment peut-on faire ça? Si j'avais pu le retrouver, je l'aurais écrasé de mes deux poings.

Les Allemands l'ont emmené dans leur immeuble de l'avenue Louise pour l'interroger. Jacques Raffeld yest resté enfermé deux jours.

Ils voulaient savoir ce que je faisais, si j'étais membre d'un parti, où était ma famille. Le type de la Gestapo avait une matraque à côté de lui et frappait. Ensuite ils m'ont amené à Malines où ils m'ont gardé cinq jours avant de me mettre dans le train. On y était entassé comme des bêtes vers Aus- chwitz. Là, à l'arrivée, ils triaient: toi à gauche, toi à droite. Une file allait directement au crématoire. Nous étions 1.500 dans le train dont 400 étaient dans la bonne file et seuls 40 ont survécu.

Dans le camp, les déportés travaillaient de 6 heures du matin à six heures du soir dans le «Abladungs Commando» pour décharger des sacs de ciment à destination des usines de Jaworzno.

Parfois ils faisaient l'appel à 1 heure du matin en faisant croire qu'il était 6 heures. A d'autres moments, ils nous faisaient travailler jusqu'à 10 heures du soir pour nous faire crever. Ils n'arrêtaient pas de nous donner des coups. Après quelques mois, le «Lagerführer» (chef de camp) docteur Schwarz me demande: «Was sint Sie für Beruf?» (Quel est votre métier?) et je lui ai répondu «sculpteur». C'est ce qui m'a sauvé. J'ai été affecté au «Bauleitung» (direction des travaux) pour sculpter leurs aigles, les «Adler». Là, je recevais une ration de pain supplémentaire que je partageais avec les autres. C'étaient des pains allemands grands comme ça et coupés en quatre. C'était la ration de la journée.

Il montre vingt centimètres de ses mains. Sur son bras maigre se détache le numéro: 133.427.

LES MARCHES DE LA MORT

Il soupire et raconte les marches de la mort.

Nous étions plus de 6.000 à partir à pied vers Blechammer, 110 kilomètres. Nous marchions du vendredi au dimanche, sans manger ni boire. J'ai pensé à ma mère et cela m'a donné la force de continuer. A l'arrivée, nous n'étions plus que 1.600. J'ai vu beaucoup de monde mourir autour de moi. Les SS prenaient les enfants par les pieds pour les fracasser contre le mur. Inimaginable. Des fils qui ramènent leur père sur une planche et deux mois après c'est le fils qui est sur la planche. Difficile à comprendre pour qui ne l'a pas vécu. Je ne sais pas comment j'ai pu résister.

Jacques Raffeld a survécu. Les Russes ont délivré le camp et l'ont ramené à Stara Constantinov où il a été logé, nourri et remplumé durant trois mois pour pouvoir revenir à Bruxelles, dans son atelier face au cimetière d'Auderghem. Il habitait à Koekelberg à l'époque et se rendait à son boulot à vélo. Un jour, il achète une motocyclette et c'est le coup de foudre.

J'ai fait des courses moto durant dix ans avec une 350 AJS et une 500 Nortondans le monde entier. J'ai même été au Brésil. Je prenais des risques, mais je m'en foutais de la mort, j'avais survécu à Auschwitz. J'étais heureux de revenir à Bruxelles dans la paix. J'aime beaucoup Bruxelles, j'y ai toujours vécu. Rien ne me déplaît. Peut-être que les gens ne sont pas assez sociables et agréables, mais je n'ai pas à me plaindre. J'ai toujours eu de la chance, je suis toujours arrivé à ce que je voulais.

Jacques Raffeld, 78 ans, a eu les larmes aux yeux pendant pratiquement tout l'entretien.

Quand je pense par où je suis passé, je me demande parfois si c'est la réalité. Mon Dieu, mon Dieu, j'ai eu de la chance...

HERMINE BOKHORST

Jacques Raffeld... Bruxellois non peut-être

Tous ne sont pas nés à Bruxelles, mais chacun y a pris racine. Qui sont-ils? D'où leur vient cette passion de la ville? Dans les reflets de ces portraits de Bruxellois(es), nous vous invitons à découvrir les faces cachées de la capitale de l'Europe. Aujourd'hui, Jacques Raffeld, ancien déporté, et le plus ancien indépendant en activité d'Auderghem. M. Raffeld, sculpteur-graveur-marbrier, est établi depuis plus de soixante ans face au cimetière. Il raconte sa vie et ses morts. Reportage photographique Unlimited Fields.