LA DAME DE WELLES, SUZANNE CLOUTIER NOUS REVIENT, AVEC ORSON WELLES, 40 ANS APRES "OTHELLO"

CINÉMA

LA DAME DE WELLES

Suzanne Cloutier nous revient, avec Orson Welles, 40 ans après «Othello»

Le temps a glissé sur son visage avec la légèreté d'une plume. Suzanne Cloutier a toujours la blondeur de rêve, la transparence et la fermeté, le charme et la grâce qu'elle communiqua à la Juliette de Marcel Carné («La Clé des songes»), à la Maria de Julien Duvivier («Le Royaume des cieux») ou à la Desdémone d'Orson Welles («Othello»). Femme de théâtre et de cinéma entre Paris, Hollywood et Londres, Suzanne Cloutier fut également conseillère artistique, impressario et productrice.

Petite Canadienne qui, à 18 ans, quitta le confort bourgeois de sa famille, pour faire du théâtre aux Etats-Unis avant de débarquer à Paris et de travailler avec la compagnie théâtrale de Jean Dasté, Suzanne Cloutier replonge aujourd'hui dans sa jeunesse, le temps d'un film, grâce à la sortie en copie restaurée de «Othello», de Orson Welles, une aventure qui s'étala, pour elle, sur plus d'un an et lui valut un contrat personnel de 7 ans avec Orson Welles et une amitié indéfectible.

A cette occasion, nous l'avons rencontrée à Bruxelles. Elle a feuilleté les pages d'un passé riche de rencontres (Welles, Duvivier, Carné, Gérard Philipe et Peter Ustinov qu'elle épousera). Elle a partagé ses espoirs et a avoué sa nouvelle envie de cinéma.

FABIENNE BRADFER

C'est en vous voyant dans «Au Royaume des cieux», de Duvivier, au Festival de Venise, qu'Orson Welles décida de vous confier le rôle de Desdémone dans «Othello». Comment avez-vous vécu ce moment?

C'était un de ces rêves qu'on pense ne jamais vivre! Mais le hasard a bien fait les choses. J'étais Canadienne donc parlais anglais et j'avais joué plusieurs classiques du répertoire anglo-saxon dont Shakespeare avec la troupe de Charles Laughton à Los Angeles. Cette combinaison de choses surprit agréablement Welles qui m'appela pour des essais.

Qu'avez-vous retenu de cette rencontre?

Welles était un homme très simple et très gentil. Travailler avec lui fut l'une des plus belles aventures de mon existence. Chaque matin, on avait hâte d'être sur le plateau. Il y avait une extraordinaire excitation. Orson étant acteur lui-même était très sensible aux besoins des comédiens. C'est le metteur en scène qui m'a le plus marquée. Il m'a fait comprendre qu'un acteur doit partir de qui il est et ensuite s'identifier au personnage. Nous sommes restés amis toute la vie.

Que pensez-vous de l'initiative de restaurer le film de Welles et de le reprogrammer sur grand écran 40 ans après sa première sortie?

C'est une des choses étonnantes de l'existence. Cela donne une nouvelle chance au film. Aujourd'hui, les spectateurs sont habitués à une vitesse d'images et à une avalanche d'actions. Mais «Othello» est une oeuvre très moderne dans son montage, dans le rythme et par son histoire. Welles avait un immense respect de l'intelligence du public et je pense qu'à l'époque il était en avance sur son temps. D'autre part, l'esprit terriblement humain de Shakespeare, qui nous apprend la tolérance et la compréhension des différences, est bien nécessaire dans notre monde peuplé de conflits. Le thème d'«Othello» est important car il nous montre ce qui arrive quand les hommes se méfient les uns des autres et ne se comprennent pas.

Je pense que les jeunes vont sentir toute l'actualité de ce film. Shakespeare et Welles sont des hommes universels. Ils appartiennent au monde entier.

Avez-vous l'impression qu'il est important pour un acteur de passer d'abord par l'apprentissage de la scène?

Non, pas nécessairement. Cela dépend de la personnalité des gens. Le théâtre et le cinéma sont des métiers similaires. Le ciné, c'est merveilleux car, 40 ans après, on peut toujours voir mon travail dans «Othello». Au théâtre, vous jouez puis tout disparaît dans la nuit des temps. Mais le théâtre offre une plus grande joie car le public donne une force extraordinaire qu'on n'a pas au cinéma. Mais la caméra a aussi son côté merveilleux. Une caméra, c'est comme un chat. Il ne faut pas lui faire de charme et la laisser venir à vous.

Dans tous les personnages que vous avez incarnés, quelle héroïne vous définit le mieux?

En fait, j'ai souvent joué les mêmes emplois. Regardez attentivement mes rôles et vous y trouverez une grande similitude. Chaque personnage représente un aspect de ma personnalité. Un acteur ne peut donner que ce qu'il a en lui. Je ne suis pas complètement une Desdémone puisque je suis encore là. Je ne suis pas entièrement une Juliette puisque j'ai de la mémoire. J'ai interprété Desdémone sur une période tellement longue que c'est sans doute le personnage qui m'a le plus marqué. Mais dans ce métier, on doit vivre dans le présent.

Quand vous regardez le cinéma d'aujourd'hui, trouvez-vous qu'il offre de beaux rôles aux femmes?

Oui et pas seulement pour les jeunes comédiennes. Regardez Lilian Gish ou Bette Davis à la fin de leur vie («Les Baleines au mois d'août»). Justement, avant de venir à Bruxelles, j'ai reçu un scénario, chez moi, à Montréal. J'ai hâte de rentrer pour le découvrir.

Qu'est-ce qui vous fait dire «oui» à un projet ciné?

Mille raisons. Quand on a besoin d'argent, on devient moins difficile. Mais tomber amoureuse d'un rôle résulte de choses indissibles et d'un très bon metteur en scène. Duvivier m'a donné mon premier grand rôle. Welles m'a offert un rôle mythique. J'ai eu la chance extraordinaire d'avoir des maîtres, de rencontrer des grands comme George Stevens, Charles Laughton, Jean Dasté ou Welles qui étaient contents d'apprendre aux jeunes et prenaient le temps de vous aider à vous développer. Je leur dois énormément. J'ai été mariée pendant vingt ans avec Peter Ustinov et nous avons travaillé ensemble. C'était magnifique.

Les grands hommes sont souvent très généreux et ce que m'apportait l'un m'enrichissait et m'aidait pour le prochain. À l'heure actuelle, je trouve que les gens sont moins disposés à aider les jeunes. On est tous pressés. On n'a jamais le temps. Tout est commercialisé. On veut surtout gagner beaucoup d'argent. C'est une erreur! Orson Welles a mis 4 ans pour faire «Othello». Il me prêtait des livres. Il a engagé une actrice de Londres pour m'apprendre l'accent anglais. Aujourd'hui, c'est impensable.

Ma génération de femmes était préparée pour vivre dans l'ombre de quelqu'un. Donc, je n'ai pas eu de difficultés à ne pas tracer ma voie toute seule. De plus aînée de six enfants, j'adorais le travail d'équipe et j'étais très heureuse de faire partie de ces grandes familles de théâtre et de cinéma.

Faire du cinéma était-il un rêve de petite fille?

C'était un rêve impossible à avoir même si, avec mes frères et soeurs, on montait de petits spectacles pour la famille et les voisins. Je suis née à Ottawa, la capitale du Canada, qui accueillit pendant la guerre beaucoup d'étrangers réfugiés. Ces gens nous ont donné le goût d'ailleurs. A l'époque, toutes les jeunes Canadiennes rêvaient d'aller à Paris. J'avais parié avec mon cousin médecin que le premier arrivé là-bas offrirait le champagne à l'autre. J'ai payé le champagne!

Recommandé par Laughton à Louis Jouvet, j'ai commencé à faire les tournées théâtrales en province, ce que personne ne voulait faire car on était payé au minimum syndical et on jouait chaque soir dans une ville différente. C'était en 1948 et on était encore à l'époque du rationnement! J'ai appris mon métier sur le tas. Et la réalité fut mieux que les rêves.

Quelle place a encore le cinéma dans votre vie?

J'ai touché un peu à tout dans le métier car j'ai toujours adoré l'esprit de troupe. L'amour ou l'amitié incitent toujours à la création. Etre artiste, c'est un don de soi et une recherche de l'autre. Mais ce métier exprime la vie donc c'est elle qui doit passer avant tout! Pour l'instant, j'écris des scénarios. Ma vie a toujours été animée par des projets.

Le cinéma d'aujourd'hui vous satisfait-il?

Il existe de très bons films. Le merveilleux est que la planète entière peut voir un bon film! Je suis émue de savoir que «Othello» sera vu partout et surtout par les jeunes. Car ce film dépasse le temps et les générations. Je suis très heureuse d'avoir collaboré à ce chef d'oeuvre. Je n'aurais fait que ça dans ma vie, ce serait déjà miraculeux.