MOZART DEMONTE PAR SELLARS : DON GIOVANNI DES BAS-FONDS

Mozart démonté par Sellars:

Don Giovanni des bas-fonds

Quelques photos du spectacle traînant déjà depuis des semaines dans les revues d'opéra et sur les murs du métro parisien, on devinait que le Don Giovanni mis en scène à Bobigny par Peter Sellars (Nixon in China et, à la Monnaie, Giulio Cesare) ne ferait pas dans la dentelle mais dans le jean, le cuir, les baskets, le fast-food et la crasse des bas-fonds. L'idée n'est pas neuve, mais avec la joie iconoclaste que l'on connaît chez l'hyper-doué de la mise en scène américaine (34 ans, déjà cent spectacles à son actif), il n'y est pas allé avec des demi-mesures. Bravo!

La lecture de la presse parisienne après la première trahissait d'ailleurs l'embarras général: Libé enthousiaste, Le Monde dubitatif (reprenons la belle formule de Jacques Lonchampt: «l'OPA de Sellars sur Mozart») et Le Figaro offusqué. Le problème posé par ce spectacle interroge plus loin et ne se réduit pas à un simple clivage gauche-droite.

La réussite des grandes productions d'opéra tient souvent à un équilibre dans la tension, un jeu à parts égales entre les différents protagonistes: une oeuvre forte, une mise en scène imaginative qui exploite un projet dramatique et un support musical sans faille; la réussite du Ring Chéreau - Boulez à Bayreuth tenait surtout à cela. Malencontreusement, pour ce Don Giovanni, la direction souvent anémique de Graig Smith, le chef d'orchestre attitré de Sellars, et la qualité inégale de l'octuor de solistes n'offre guère de résistance au hurricane dévastateur du lutin décoiffé sorti de... Harvard. La fidélité du metteur en scène au musicien qui l'a mis jadis sur le chemin de l'opéra est touchante, mais avouons qu'elle agit aujourd'hui comme un handicap... à moins que Sellars préfère demeurer le seul maître à bord ou, pire, qu'il se fiche entièrement (par bravade, par méconnaissance ou comme autre pied de nez) de la réalisation musicale...

Jumeaux parfaits

Certes, pour le casting des deux protagonistes principaux, Giovanni et Leporello, deux beaux Noirs athlétiques, une raison «théâtrale» majeure importait: Eugene et Herbert Perry forment sur scène une paire de jumeaux parfaits, ce qui crée parfois une salutaire confusion pour le spectateur et donne une nouvelle crédibilité à l'échange d'identité sous le balcon d'Elvire (de plus, malgré un style assez sommaire, ils imposent instinctivement leurs personnages). Par contre, rien ne justifie un Ottavio vocalement aussi peu dominé que Carroll Freeman.

Les trois femmes ont des atouts: le brio de Lorraine Hunt (Elvire: son entrée ahurissante en putain trompée par son maquereau, aguicheuse comme Madona, et qui extériorise sa colère en martyrisant son sac fourre-tout, crée l'hilarité générale...), une Anna chaleureuse et violente (Dominique Labelle) et surtout la voix gracieuse et limpide de la Chinoise Ai-Lan Zhu en Zerline.

Ajoutons-y, en Masetto, un Noir longiligne et débonnaire (sauf quand il s'agit de donner la raclée à Zerline), Elmore James, et le Commandeur peu typé de James Patterson.

Drame

de la délinquance

et de la défonce

On pourrait analyser la mise en scène de Sellars en recensant les moments où la transposition «convient» et quand cela ne fonctionne pas. Il est vrai que, très souvent, ses habiles métathèses et l'immersion dans le Harlem ou le Bronx de 1989 de ce drame de la délinquance et de la défonce qu'est Don Giovanni résonnent avec (im)pertinence; les décors de George Tzypin n'y sont pas pour rien. Contentons-nous de deux ou trois exemples: Giovanni qui donne sa protection de souteneur à Zerline, les gages de Leporello payés en came ou «l'état de manque» de ce loubard se traduisant par l'hystérie de l'air du champagne calmée par une injection d'héroïne... ces images prégnantes renvoient de manière explicite à notre époque mais ne me semblent pas «restreindre» le propos de Da Ponte - Mozart, elles lui donnent une autre ramification.

Toute la stratégie métaphorique de la production vise d'ailleurs (parfois avec un sens du gag dévastateur qui amplifie à plaisir les traits contenus dans le livret) à trouver un équivalent actuel des situations: le catalogue s'accompagne des diapos démonstratives d'un sex-shop (civilisation de l'image!) et l'intrigue est elle-même réorientée: le Commandeur a une double vie et il se fait buter lors d'une virée nocturne. Ottavio est un flic compromis car il voudrait, par amour pour Anna, éviter l'enquête compromettante sur l'assassinat de son père de Commandeur...

Contentons-nous de ce petit échantillon imagé, car Sellars travaille aussi à d'autres niveaux de signification: les deux actes se terminent par des «mises à nu», symboliques et physiques, de Giovanni (en situation insolite de devoir chanter en mini-slip sur une scène d'opéra, ce qui rend quasi viscérale la débâcle du personnage).

Un grincement

salutaire

Ailleurs, la transgression de Sellars grince un peu dans le carcan de l'opéra, et l'irruption de l'irrationnel, à la fin du deuxième acte, traduit par des moyens volontairement grand-guignolesques, montrerait peut-être les limites de l'exercice, à moins de considérer (à la manière de Losey) que tout se passe dans la tête du «pécheur» qui succombe ici à une surdose accompagnée de cauchemars.

Mais là n'est pas l'essentiel et il est heureux qu'une mise en scène ne se réduise pas à la translation plus ou moins linéaire d'un modèle et que des articulations sémantiques crissent sans se bloquer. La grande qualité de Sellars est d'éviter l'exercice intellectuel pour le simple plaisir de se triturer les méninges: ce «sacrilège» a la candeur d'un regard d'enfant ou l'importunité d'un bouffon: il dit beaucoup en ayant l'air de s'en moquer. Il faudrait aussi parler de la naïveté et d'une sorte d'angélisme foncier, comme chez Mark Morris. Pas étonnant que Gérard Mortier pense à Peter Sellars pour son Saint François d'Assise, de Messiaen, à Salzbourg...

FERNAND LECLERCQ.

Maison de la culture de Bobigny, les 22, 24 et 27 novembre. Les Noces de Figaro, par la même troupe, sont à l'affiche les 10, 12, 14, 17, 19, 21 et 23 décembre. tél. (Paris): 48.31.11.45.