La voilà cette fameuse maison de Vilvorde. Ils y ont tous défilé : Verhofstadt, Leterme. pour des déjeuners, des petits déjeuners. Même Bart De Wever. « La première fois que j’ai été informateur, j’ai invité Bart De Wever ici. Il ne pouvait pas s’imaginer qu’il serait seul, il avait contacté des tas de collaborateurs pour l’accompagner. Il n’était pas habitué à mes méthodes. » Dehaene en rit encore. « J’ai toujours organisé les réunions chez moi. Cela crée une atmosphère. »
Aujourd’hui, il s’apprête à déménager à. Vilvorde. Dans un appartement avec vue sur le canal.
Le vrai souci, ce sont ses… coqs. Dans la maison, dans le jardin, ils sont partout. Du café ? Le plateau est recouvert de ces animaux à plumes à la crête rouge. Un tour sur l’herbe ?
Ils sont là en rangée, telle une armée, en bois, en acier, en verre, à deux, à quatre, en amoncellement, en solo. « Une partie de mes coqs pourra rester. Le reste, 200, sera vendu aux enchères pour les scouts de mes petits enfants. »
Bienvenue donc dans ce ménage à trois : Jean-Luc, ses coqs et Celie. L’autrefois première dame, discrète mais qui veille.
Ce lundi – là au soleil de Pentecôte, Jean Luc s’est mis à l’aise, chemise à carreaux et bermuda. Mais pas question de ce bermuda pour la photo : « jouw broek ! » enjoint Célie à l’ex premier ministre, bientôt ex-président de Dexia qui vient de mettre en vitrine des Mémoires passionnantes (editions Van Halewyck, pas encore traduit).
Le génial plombier, qui a donné à la Belgique plusieurs vies par son incroyable talent à tisser le compromis, s’est embourbé dans le marais de BHV et ensuite surtout de Dexia. « On pensait que je sauvais tout, ce n’est pas le cas. Le mythe Dehaene est tombé. C’est très bien. ».
Sur lui. On découvre dans votre livre que vous avez toujours été un enfant voyou, qui brosse notamment l’école pour aller voir « Et Dieu créa la femme » avec Brigitte Bardot ? « Un rebelle, un contraire. Les aînés éduquent leurs parents, c’est connu ! Mes frères et sœurs devraient me remercier, j’ai toujours dit, car comme aîné, on doit toujours faire bouger les frontières, les limites. Quand j’étais en sixième primaire, les meilleurs élèves pouvaient sauter la 7eme. Peut être que je suis arrivé trop tôt en secondaire mentalement. J’ai continué mes frasques. J’étais un peu juste et je sentais qu’on allait me dire d’aller voir ailleurs. Alors j’ai demandé d’aller en pensionnat et cela m’a mis sur la bonne voie. »
Sur le français. On apprend que vous parliez français à la maison ? « C’est moi qui ai flamandisé ma famille et ma belle famille, qui elle parlait l’anglais ! J’ai toujours été rebelle par rapport au milieu conformiste, élitiste. Parfois on me disait « ça pour un fils de médecin ! », et je répondais : « qu’est-ce que j’en peux moi s’il est médecin ».
Sur l’avenir de l’Europe. « Si on ne fait pas le changement, si on ne se reprend pas, on deviendra la Grèce, le Bokrijk du monde, que les Asiatiques et les Américains viendront visiter. J’espère qu’alors au moins, on construira les hôtels nous-même. »
« Le projet Magnette sur les salaires des CEO ? Une réelle connerie ! »
Sur les salaires des CEO. « Effectivement, c’est un problème de société. Et je vous conseille de voter des lois belges pour le résoudre comme cela vous serez vraiment en dehors du monde ! Mais au niveau où Magnette veut réguler les salaires des CEO des entreprises publiques, c’est une réelle connerie. Si vous voulez ramener les entreprises publiques au niveau des parastataux et des administrations, c’est cela qu’il faut faire.
Je ne nie pas qu’il y ait un problème de société. Vous allez peut-être l’encadrer au niveau européen. Et encore. Je parle de populisme quand on s’attaque à moi parce que l’on titre sur quelqu’un qui est plus vulnérable parce que c’est un politique. »
Sur Dexia. Le risque qui pèse sur l’Etat est très important ? « S’il le gère bien, il est contrôlable. » La Belgique n’a t elle pas pris trop de garanties ? « Lorsque l’on a négocié la première garantie en 2008, on l’a vue comme une rentrée financière… Moi j’ai regardé cela avec étonnement. Je trouvais évident qu’il aurait fallu une clé de répartition entre la Belgique et la France de 50/50 (et non 60,5 % pour la Belgique et 36,5 % pour la France), puisque l’augmentation de capital avait été réalisée à 50/50. Mais on m’a expliqué que je ne devais pas insister, que cela renforçait le caractère belge de l’ensemble. Et lors du deuxième sauvetage, lors du rachat de DBB, j’ai vu un ministre des Finances qui était préoccupé de trouver des rentrées pour le budget du gouvernement en affaires courantes… »
« Wallons, émancipez-vous »
Sur les Wallons. « L’erreur que font les Wallons, c’est de ne pas s’émanciper, même si cela veut dire vivre seul avec ses moyens propres. Aujourd’hui, ils se mettent dans une situation d’assistés. Prenez votre sort en mains, sortez de la mentalité de fermeture de mines et de sidérurgie dépassée ! ». Le Plan Marshall va dans la bonne voie non ? « C’est sur la bonne voie mais il faut faire le pas suivant. Vers l’autonomie financière et fiscale. En faisant ce pas, on va se fait se retrouver de part et d’autre, flamands et francophones, avec le problème de Bruxelles. Je leur dis cela depuis tellement longtemps. »
« Bruxelles devait être une région capitale, pas une région à part entière »
Sur Bruxelles. « Un des problèmes de la structure belge c’est Bruxelles. Or sans Bruxelles, il n’y a plus dans le contexte européen et mondial, de référent. De Wever m’a choqué une fois vraiment car dans le cadre de l’indépendance flamande, Bruxelles pourrait être volé ! Bruxelles a fait l’erreur de réclamer d’être région à, part entière : ils n’ont pas l’assiette pour la financer. Ils auraient dû être une région capitale. Si on veut être la capitale d’un pays bilingue, il faut faire de la place pour tous ! Les Flamands sont à un stade de réflexion plus loin du fait du fonctionnement de leurs institutions. Ils ne comprennent pas ce qui se passe de l’autre côté. Quand Kris Peters dit qu’il veut négocier de gouvernement à gouvernement : cela ne marche pas. Car ce qu’il représente au nord du pays, n’a pas d’équivalent de l’autre côté.Bruxelles-capitale : c’est une discussion avec laquelle les Flamands seront aussi confrontés. J’ai même une certaine compréhension pour les réactions wallonnes et bruxelloises, même si c’est maladroit, avec leur Fédération. Mais les Wallons n’ont rien à voir avec les Bruxellois. La Communauté française n’est pas une réalité vécue. Les Francophones bruxellois la voient comme une autodéfense, les Wallons jouent le jeu jusqu’à un certain degré ».
Sur BHV. « L’erreur tactique des Flamands est d’avoir érigé BHV comme élément premier, comme symbole du combat flamand. Ce n’est pas le truc le plus intelligent qu’ils aient fait. Et le malheur de ce dossier BHV est qu’il y avait trop de Bruxellois autour de la table de négociation. »
Une solution pour le pays. « Ce n’est plus de mon temps. Il faut des générations de part et d’autre, des Schiltz, des Renard qui passent d’un stade à l’autre. Nous – Martens, moi –, nous, on a cru à la structure fédérale. Mais des institutions cela évolue. Quand je suis de mauvaise humeur, je dis qu’avant 1830, il n’y avait rien. Mais ces évolutions doivent se produire sur base d’accords politiques qui seront inévitablement des compromis. »
« Bart De Wever pratique une forme de racisme envers les francophones »
Sur Bart De Wever. « Il a un aspect populiste qui aujourd’hui consiste à ramener tous les problèmes à une relation Flamands-francophones. En fait, De Wever a remplacé ce que les immigrés sont à Dewinter (Vlaams Belang), par ce que sont les francophones pour lui. C’est une forme de racisme un peu sous jacent, moins explicite. C’est la base du populisme, simplissime : se trouver un bouc émissaire, vers lequel on peut ramener tous les problèmes. On trouve cela chez Le Pen, aux Pays Bas, en Allemagne aussi et on le voit naître un peu dans tous les pays. Ca ne dure pas mais on ne sait pas dire à l’avance combien de temps cela va vivre. L’avantage de De Wever comme du Vlaams Belang, c’est qu’ils peuvent bâtir sur les racines du mouvement flamand qui est très organisé. »