Sven Mary : « Avec Belkacem, Di Rupo et Turtelboom font dans le populisme »

Rédaction en ligne

samedi 16 juin 2012, 09:49

Sven Mary, avocat des crapules, comme il le dit lui-même, a décidé cette semaine de défendre Fouad Belkacem, le leader de Sharia4Belgium. Il accuse entre autres la ministre de la Justice de bafouer la présomption d'innocence. Entretien avec Béatrice Delvaux.

Sven Mary : « Avec Belkacem, Di Rupo et Turtelboom font dans le populisme »

L'avocat du diable. Et des crapules, ajoute-t-il lui-même. Cette semaine, Sven Mary (41 ans), après avoir surpris en se mettant du côté des « bons » – le chauffeur de la Stib frappé à mort, Patricia Lefranc la « vitriolée » – est repassé dans son camp favori, les clients dont personne ne veut. Qui vous amènent insultes et menaces. Cette fois, c'est Fouad Belkacem, le leader de Sharia4Belgium, qui a rejoint son écurie. Le jeune avocat sulfureux n'a pas failli à sa réputation, accusant la ministre de la Justice Annemie Turtelboom d'électoralisme et d'arbitraire en bafouant la présomption d'innocence de son client. Sven Mary a donc repris du service du côté obscur de la force.

Sven Mary et De Wever

Bart De Wever, cette semaine dans De Standaard, évoquait le fait que si les collaborateurs pendant la guerre avaient été déchus de leur nationalité, pourquoi dès lors pas Fouad Belkacem ?

« Vous connaissez la différence entre les collaborateurs flamands et Fouad Belkacem ? Les collabos ont été jugés coupables : ils ont travaillé avec les Allemands tandis que Fouad Belkacem aujourd'hui bénéficie de la présomption d'innocence. Il a été condamné 25 fois dont 21 fois par le tribunal de police pour infraction au code de la route. Pourquoi ne pas le dire ? »

Comment Belkacem atterrit-il chez vous ?

Il va chez son avocat habituel qui me demande de prendre le dossier : je suis un spécialiste de la cour d'assises, le dossier est en néerlandais. Le père Belkacem me contacte samedi à 22 h 30. On se rencontre le dimanche midi et je vois Belkacem dans l'après midi. Il ne me connaît pas. D'emblée, je lui dis : « Je suis blanc et rose, voulez-vous me casser le dos ? » Je porte un jean, une chemise. Il me regarde, ahuri et doit penser : « C'est un flic ou quoi, c'est quoi ce gars ? » J'ai une discussion agréable avec lui. Juste avant, j'ai regardé Turtelboom à la TV régionale anversoise qui dit qu'elle va lui enlever la nationalité et qu'il doit exécuter sa peine.

Elle ne peut pas ?

Ce n'est pas à elle à dire cela, elle est ministre de la Justice. Elle n'a pas à faire du bruit sur ce dossier. Elle m'en veut aujourd'hui. Mais c'est vrai quoi, à ce moment, avec ce dossier, elle veut faire d'une pierre deux coups ! Comme ministre de la Justice, sa cote de popularité n'est pas au zénith, ce dossier l'aide. Car au fond, qui en Belgique, va estimer que Belkacem doit être libéré, à part ses parents ! Comme par hasard, elle fait cette déclaration uniquement à la télé régionale pour rassurer l'Anversois. À Anvers, l'Open VLD, le Spa, le CD&V vont se prendre la douche froide. Toute petite chose qui peut donner un boost est bienvenue car De Wever est inatteignable.

Qu'est-ce qui vous choque dans sa déclaration ?

Je me dis « Tiens, cette exécution de peine », qu'en est-il ? Une semaine auparavant trois jeunes ouest flamands – trois Belges – ont posté sur You Tube un film avec un texte de rap homophobe immonde ! On n'en fait pas grand cas. Pourquoi pour Belkacem, oui ? Turtelboom dit que c'est un personnage dangereux, qu'il met la sécurité de l'Etat en danger. Mais a-t-il déjà été condamné à quelque chose de terroriste, a-t-il commis des attentats ? Qui est dangereux et qui ne l'est pas ? Qui décide du contenu de ce mot ?

Il ne met pas l'Etat en danger ?

Il a été condamné pour une rébellion dans une manifestation. Si aujourd'hui, ceux qui se rebellent dans une manif sont un danger pour l'Etat ! On dit qu'il a suscité les émeutes. Or les événements se déroulent le 31 mai, et son film est posté le 1er juin ! On dit qu'après il y a eu un attroupement à la station de métro Comte de Flandre. Mais franchement, aux Comte de Flandre, Etangs Noirs ou Simonis (Molenbeek, NDLR), c'est toujours chaud. Belkacem aujourd'hui bénéficie de la présomption d'innocence. Il a été condamné 25 fois dont 21 par le tribunal de police pour infraction au code de la route. Pourquoi ne pas le dire ?

Qu'est-ce qui vous décide à le défendre ?

L'arbitraire. Les règles de droit sont là pour que les gens qui ont des bonnes intentions soient protégés des arbitraires et abus de pouvoir. Que les gens qui ont de moins bonnes intentions en profitent, eh bien c'est cela aussi l'Etat de droit.

Il n'est pas l'ennemi numéro 1 ?

J'en ai côtoyé de plus graves que lui : Kaplan, Amrani, Dalem.

Alors ici pourquoi avoir hésité ?

J'ai voulu avoir une assurance. Mais très vite entre l'interview de Turtelboom à la TV et la visite du gars, je savais que j'allais le prendre. Car il fallait que la chasse aux sorcières – à la sorcière ! – s'arrête. Je ne suis pas son assistante sociale ou son père. La base de mon travail, c'est de faire respecter l'Etat de droit : que ceux qui doivent faire respecter les règles, les respectent eux-mêmes. Je maîtrise très bien la procédure pénale, il m'en a remercié.

La justice belge ici a été arbitraire ?

Lundi matin, je trouvais que ce dossier baignait dans l'apparence de subjectivité. Et puis, je vais voir le dossier et je remarque l'ordonnance. De la provocation pure ! La chambre du conseil qui allait se dérouler, était une perte de temps puisque tout était joué d'avance. Même en Afrique, on n'oserait pas ! Une ordonnance est une décision qui doit tomber APRÈS que l'on a entendu tout le monde. On partait ici d'une présomption de culpabilité. Or la présomption d'innocence est l'un des principes les plus nobles. Plus bafoué que cela, on ne pouvait pas avoir ! Mon assistante a tout scanné illico. Je me suis couché sur le dossier et j'ai dit : « Je ne bouge plus ». Nous avons fait venir un huissier de justice à 13 h 30 pour constater que… l'ordonnance ne se trouvait plus dans le dossier. Un vrai film de série B !

Vous n'exagérez pas un peu ?

Ma tâche à moi est de ne faire confiance ni à la police ni au procureur. Ils sont tout comme moi des parties au procès. Ils ont un intérêt, peut-être au nom du bien commun, mais subjectif.

Vous visiez quoi lundi ?

Récuser le magistrat. Un autre viendra et on aura au moins un avertissement, on montrera qu'on n'est pas dupe. On revient à plus de sérénité, à la justice juste, toutes les parties sont entendues, les arguments échangés. On décide en honneur et conscience, dans l'impartialité.

Même pas peur de l'islamisme ?

Ce que j'ai fait n'a rien à voir avec l'islamisme. Mais je vais répondre à votre question, même si sur ce thème je suis toujours très prudent. Car il n'est pas politiquement correct de dire que dans le métro, le bus, les femmes, les jeunes filles, les homosexuels sont insultés et ennuyés toujours par les mêmes, des allochtones. Cela vous fait passer pour un raciste. Mon éducation, extrêmement laïque, postule le respect de tout un chacun, idéologie, religion. Je ne veux donc pas généraliser. Mais le fait est de constater qu'on a comme un problème. Quand un professeur, dans une école, au lieu d'appeler l'ambulance, récite des versets coraniques à un élève qui fait une crise d'épilepsie, je suis inquiet. Si c'était ma gamine, cela ne me ferait pas rire.

Et quand vous défendez Belkacem, vous ne pensez pas à ce danger ?

Vous savez : quand j'ai touché aux attentats de Madrid, au GMIC, on était dans une autre catégorie. Des types qui réfléchissent, qui font tout pour passer inaperçus. Ils sont bien plus proches de la dangerosité que Belkacem.

Le rôle de la politique là-dedans ?

Elle ne doit pas le banaliser d'accord mais alors elle ne doit pas banaliser Filip Dewinter (un des leaders du Vlaams Belang) non plus. Car que fait Filip Dewinter : la même chose ! Il appelle à la haine, il est islamophobe. Turtelboom va lui enlever sa nationalité ? Je n'ai rien contre elle, je la trouve classe, elle est à l'écoute. Le judiciaire n'est peut-être pas sa tasse de thé.

Di Rupo aussi a dit qu'il fallait condamner cet homme ?

Qu'il prenne comme Premier ministre position sur les émeutes, OK. Sur Belkacem, il saute sur le fait du jour, comme lors des événements de la STIB. Ils doivent laisser la justice faire son travail. Ce qu'ils font aujourd'hui est une sorte de populisme.

Qu'est-ce qui choque depuis lundi ?

Que la séparation des pouvoirs n'existe plus. Et ce n'est pas la première fois que je vis cela : dans le dossier Fortis, toute pression de l'exécutif était bonne à exercer. Dimanche, je me suis dit : « Je vais provoquer sur ce coup-là. Je vais foutre le bordel. Ils ont besoin d'être secoués »

Propos recueillis par BÉATRICE DELVAUX

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