L'aéroport de Charleroi est « potentiellement dangereux »

Rédaction en ligne

mercredi 18 juillet 2012, 22:24

Aucun retard n'a été enregistré à Charleroi. Mais les syndicats réclament toujours plus de personnel. Si la compagnie Ryanair est agacée, la direction de l'aéroport est partagée.

L'aéroport de Charleroi est « potentiellement dangereux »

Avion de la compagnie irlandaise Ryanair, sur le tarmac de l’aéroport de Charleroi ©Belga

Pourquoi le Syndicat national de police et de sécurité a-t-il décidé de faire grève ? 57 policiers sont affectés à l'aéroport de Charleroi, auxquels se rajoutent 4 civils rattachés aux forces de l'ordre. Toutefois, 10 agents des forces de l'ordre ne sont pas formés au contrôle de faux et documents falsifiés.

La police fatiguée : « Nous travaillons à flux tendus. »

Les négociations entamées avec le gouvernement fédéral ont abouti au remplacement du personnel encore en formation par des forces opérationnelles immédiatement. Cependant, aucun recrutement supplémentaire n'a été accordé. Pour David Gering, porte-parole de l'aéroport, Charleroi est « victime de son succès ». En 2005, le transit annuel était de moins de 2 millions de passagers. En 2012, les 6 millions devraient être dépassés. L'an passé, la Direction générale de la police administrative estimait que 77 policiers étaient nécessaires au bon fonctionnement de l'aéroport, dans le cadre de leur mission sécuritaire, soit 20 de plus qu'actuellement. Le travail de la police est de trois ordres : contrôle des frontières, police judiciaire (arrestations et enquêtes lorsqu'un délit est commis) et police administrative (règlement des procédures judiciaires avec le Parquet).

Le compromis est souvent difficile entre la nécessité de sécurité et la rationalisation du temps. « Sur 10 boxes de contrôle aux frontières, nous ne pouvons jamais en ouvrir plus de 5 à la fois. Pourtant, certains de nos collègues travaillent déjà 27 jours dans le mois. », déclare Jérôme Aoust, délégué syndical permanent. En fait, les policiers se doivent de vérifier le document de passage, le motif du voyage et le moyen de subsistance pour un passager vivant hors de l'espace Schengen. Quant aux citoyens de l'espace de libre circulation européenne, le contrôle de faciès et de la carte d'identité s'imposent. Pourtant, quand les incidents s'accumulent, la réalité diffère. « Nous travaillons toujours à flux tendus. Ce n'est pas soutenable. Parfois, les files d'attente s'allongent, et les voyageurs s'énervent. Certaines bagarres ont déjà éclaté. »

Comment est-il, alors, possible de vérifier si un individu est fiché par la police belge lorsqu'il passe à la frontière ? Est-il toujours envisageable de vérifier les conditions de ressources d'un étranger arrivant sur le territoire ? Que se passe-t-il donc, si, au même moment, une équipe de policiers doit intervenir sur le parking pour un vol de voitures ou dans la zone des commerces pour un vol à l'étalage ? Comment trouver le temps nécessaire pour faire de la prévention dans la zone d'accueil des passagers ? Dans certains cas, des priorités doivent être trouvées. « Avec cette grève du zèle, on veut faire voir que si on était aussi regardant que ce qu'on devrait l'être, il y aurait un vrai problème. »

La société de sûreté muette : « Aucun commentaire. »

Le mouvement des policiers est soutenu par la direction de l'aéroport. « C'est la première fois à ma connaissance que l'aéroport soutient une action d'une telle façon. On ne rigole plus. C'est une situation potentiellement dangereuse. », reconnaît David Gering. Toutefois, le personnel de la société de sûreté privée, Securitas, qui se charge du contrôle de l'accès des voyageurs à la porte d'embarquement, mais également des fouilles corporelles et des bagages, se refuse à tout commentaire. « Nous n'avons pas le droit de parler. Je ne peux émettre aucun commentaire », nous confie rapidement un de ses salariés.

A Charleroi, la société est en charge des opérations de sûreté et de la prévention des attentats depuis 2010, et la question du renouvellement de son contrat sera à nouveau discutée en 2013 ou 2014. Securitas travaille en lien permanent avec la police, notamment lorsque des infractions ou délits sont constatés. « Ce matin encore, ils ont dû nous appeler parce qu'une arme prohibée a été détectée dans un bagage. Parfois, ils trouvent 20 000 euros de liquidités, alors que seulement 10 000 euros sont autorisés pour certaines destinations. », nous explique Didier Staf, également délégué syndical.

Les difficultés des forces de l'ordre, quand elles doivent seconder Securitas, ne sont-elles pas connues de la société privée ? L'impossibilité de connaître l'avis de son personnel laisse un sentiment confus quant à la réalité de sécurité à l'aéroport de Charleroi. « Dans notre société, je crois que les gens ont peur de perdre leur travail s'ils parlent », affirme le syndicaliste. « L'entreprise cherche à protéger sa réputation. », étaye le porte-parole de Charleroi.

Ryanair en colère : « C'est inacceptable. »

Ryanair, qui représente 80 % du trafic aérien à Charleroi, regrette toutefois les mouvements de grève annoncés par la police fédérale. Contactée par nos soins, la compagnie irlandaise estime, sans hésiter, que les « syndicats, dont les membres sont déjà bien payés, veulent toujours plus d'argent, et, toujours moins travailler. Ce n'est, en fait, pas un problème de sécurité. Certes, nous respectons le dialogue entre les syndicalistes et le gouvernement. Toutefois, le reste ne nous concerne pas. Les policiers doivent contrôler l'identité des voyageurs, mais tout doit aller vite. Nos clients ne doivent pas êtres pris comme cibles, comme toujours, partout en Europe, pendant les vacances d'été. »

La direction de l'aéroport doit conjuguer les revendications des policiers fédéraux qui se plaignent d'un manque criant de sécurité, sans pour autant contrarier ses clients, tant les passagers que les affréteurs. L'équilibre est ténu, presque incompatible. « Ryanair nous dit que le préavis de grève est totalement inacceptable. La ponctualité est un point important. En cas de problèmes, Ryanair n'attendrait pas les passagers, et ne les indemniserait pas. Car ce n'est pas de sa faute. La compagnie oppose sa croissance exponentielle à son image. Le 'low-cost', ça ne rigole pas. Chaque sou compte. », indique David Gering, ancien salarié de l'entreprise, par ailleurs.

« Ce qui est bien pour Ryanair est bien pour l'aéroport. Et vice versa. Ryanair va hurler contre l'aéroport si les rotations sont bloquées, et peut nous demander de facturer le coût d'un vol. Aussi, ils vont mettre la pression sur les autorités ; Charleroi est détenu à 75 % par le gouvernement wallon. La compagnie pourrait couper ses activités et aller à Liège, Maastricht ou Lille. Mais une telle situation n'est jamais arrivée. Jusqu'à maintenant, nous communiquons avec eux, pour montrer que l'on fait tout ce qu'on peut : nous sommes aussi affectés, quand les gens ratent leurs vols, car nous perdons également des passagers. On peut parler la même langue avec eux. »

D'autres actions à venir : « Des arrêts de travail envisagés. »

Ce mercredi, la situation était calme. Les policiers ne veulent pas donner une image négative quant à leurs revendications. Le bon déroulement de la journée a, en outre, été permis par l'action de l'aéroport, qui appelait les passagers à se rendre 3 heures avant au terminal, pour anticiper l'allongement de l'attente aux contrôles.

« Nous sommes arrivés à l'avance, pour rien. Nous ne pouvons pas encore embarquer. Nous partons pour l'Allemagne. Mais tant mieux ! », se réjouit ce couple que nous avons rencontré. Du personnel supplémentaire, aux frais de BCVA, a été mobilisé, dans l'aérogare, et sur le parking, pour aiguiller les voyageurs, notamment ceux issus de la zone hors Schengen, dont les contrôles sont plus assidus. « Les gens sont arrivés plus tôt. Il devait y avoir grève. Mais rien pour l'instant. Bizarre. », s'étonne un commerçant.

In fine, les 72 vols étaient en mesure de respecter leur horaire de navigation, même si les files d'attente étaient légèrement ralenties. Un représentant de la compagnie Ryanair a même été envoyé, tôt dans la matinée, pour veiller au bon transit des flux de personnes, et s'assurer que les policiers n'étaient pas trop gênants quant aux rotations prévues. Mais les syndicats préviennent : « Nos actions seront graduelles. Nous allons continuer. D'ici le 31 août, nous pourrons décider d'arrêts de travail par surprise. »

Martin Cangelosi (St.)