Chapitre 2 : le Maghreb, la Belgique, les parents, sept enfants

BEATRICE DELVAUX

samedi 28 juillet 2012, 13:41

Fadila Laanan raconte sa vie à Béatrice Delvaux. Elle commence à Molenbeek, dans une famille maghrébine de sept enfants.

J’ai eu une enfance un peu ordinaire, un peu comme les enfants belges de souche. J’étais dans une école communale, l’école numéro 2 qui existe toujours. Ma classe était tout à fait mixte et diversifiée : il y avait autant de Belges que d’Européens, de Maghrébins que de Turcs. J’ai donc vraiment eu la chance de vivre dans une classe ou la diversité est présente. »

Vous parliez quelle langue ?

« A la maison, mon père exigeait qu’on lui parle en arabe ou en berbère et ne nous répondait pas si on lui parlait dans une autre langue. »

Cela vous gênait ?

« À l’époque, un petit peu oui. Maintenant, évidemment je l’en remercie car je connais ces langues. Je continue d’ailleurs à les parler quand je suis avec eux. »

Pourquoi cette demande : pour garder les racines ?

« Il se débrouillait bien en français car il a vécu en Algérie. Mais il voulait qu’on garde cette culture, cette tradition et c’était à travers la langue, qu’elle devait se maintenir. Il nous a d’ailleurs inscrits à des cours d’arabe que nous avons fréquentés pendant plusieurs années. Ma mère était beaucoup plus ouverte. Elle acceptait qu’on lui parle en français ou dans un mélange de langues. Elle parle beaucoup mieux le français que mon père d’ailleurs. »

L’éducation était traditionnelle ?

« Oui, mais avec beaucoup de tolérance. Mes parents sont musulmans pratiquants, ils respectent tous les piliers de l’Islam, ce sont des croyants. Ils nous ont transmis leurs valeurs. Jamais comme un repli identitaire ou communautaire, mais comme étant leur culture, leurs traditions. C’était normal que nous nous pliions à cela mais sans violence et sans pression.

Mes parents étaient illettrés, en arabe comme en français. C’était très interpellant pour moi de me dire que finalement des personnes quittent leur pays pour arriver dans un pays qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne connaissent pas la langue, sans savoir se débrouiller avec les administrations. Je les ai toujours beaucoup admirés pour cela. Dès que j’ai commencé à savoir lire et écrire, j’étais très vite l’élément de la famille qui était chargé d’avoir les liens avec les administrations. »

Une fille pouvait le faire ?

« Sans aucun problème. Nous avons été élevées dans une égalité totale. Mes frères et nous, avions les mêmes charges de ménage, avec des tours de rôle. Ma mère était une grande féministe. C’était un peu la chef de la famille, elle gérait l’éducation, les deniers. Mon père, lui, a toujours travaillé. Il était tout le temps à l’extérieur pour nous nourrir. Et ils professaient tous deux une obligation : aller à l’école. Bien travailler, était la seule façon de devenir quelqu’un. Ils disaient toujours qu’ils ne voulaient pas qu’on ait la même vie qu’eux. Ils étaient heureux mais le fait d’être illettrés, avait handicapé leur intégration totale.

Ma mère a comblé son illettrisme à travers ses activités au sein de « Dar El Amal «, une association de Molenbeek que ma mère fréquente encore aujourd’hui. C’était fabuleux de la voir évoluer et grandir à travers le temps qu’elle prenait pour aller à ces cours avec d’autres femmes. C’était très émancipateur. Cela l’a fait évoluer.

L’éducation permanente et toutes ces associations de femmes sont un secteur formidable qui donne des clés pour pouvoir s’épanouir dans ces sociétés. Ce qu’elles n’ont pas toujours à la maison avec leur mari, leurs enfants, ce n’est pas toujours simple. »

Votre vie au quotidien, c’était quoi ?

« L’Atomium où on venait avec des amis, les oncles, les cousins. On y faisait des pics niques gigantesques. La semaine, il y avait école et si on n’était pas ici, parce qu’il ne faisait pas beau, on était dans la rue, on n’avait pas de crainte. Alors qu’aujourd’hui, je l’interdirais à mes enfants.

Je fréquentais la bibliothèque communale. J’avais une soif d’apprendre, j’étais très curieuse. Comme il n’y avait pas de livres à la maison, j’ai eu la chance de connaître une institutrice qui me prêtait les livres de la bibliothèque en classe. Apprendre, d’apprendre, d’apprendre : c’était quelque chose de fort. Dans notre éducation, l’école, c’était sacré. J’ai toujours cette conviction aujourd’hui, même avec mes enfants. »

Votre identité à l’époque, c’est quoi ?

« Le mythe du retour très vite a été oublié par mes parents. Une fois que les enfants ont commencé à arriver, cela devenait presque impossible de repartir. Et moi, comme j’étais née en Belgique, je ne me posais pas la question de savoir qui j’étais. Cela ne m’a jamais perturbée car je me suis toujours sentie à ma place, ici. J’ai toujours estimé que la Belgique était mon pays. La première fois où j’ai été confrontée à l’altérité, j’avais dix ans. Je traversais la rue et je me suis fait insulter par des jeunes qui m’ont traitée de « sale Marocaine « . Cela m’a. bouleversée. Je suis rentrée en larmes. À ce moment-là, je me suis rendue compte que j’étais différente. Certes, je parlais une autre langue à la maison mais j’étais sur les mêmes bancs d’école que mes camarades, j’avais les mêmes loisirs, envies. Certes, ils mangeaient du porc et moi pas, mais c’était comme ça. Sinon, rien ne nous différenciait. Quand on est soumis pour la première fois à un acte discriminatoire, c’est lourd. Cela m’a complètement transformée.

J’ai beaucoup réfléchi. Je me suis rendue compte qu’il y avait des gens différents et que certains se permettaient de leur rappeler cette différence et de les maltraiter. C’est à ce moment, là que je me suis ouverte à toutes ces questions de citoyenneté. Tous mes combats, pour le droit de vote des étrangers, sont nés là. Je me suis dit : « Je ne peux pas accepter qu’on me rejette comme n’étant pas à ma place là où je suis « . »

Vous construisez cette prise de conscience toute seule ?

« Aujourd’hui, je formule les choses comme je ne le faisais pas à dix ans. A 12 ans, j’ai eu la chance de fréquenter une maison de jeunes, catholique, qui s’appelait Le Foyer (qui existe toujours) et qui m’a permis de m’investir dans des actions de citoyenneté, de me mettre au service des autres. Soeur Monique s’occupait de nous et essayait de nous transmettre des valeurs universelles : tolérance, ouverture, acceptation de l’autre. J’ai grandi à travers ma participation dans cette maison de jeunes. À 15 ans, j’ai été moi-même animatrice et j’ai fait des camps avec des enfants qu’on emmenait à la campagne. Mon intérêt ou la pertinence de mon existence étaient liée au fait que je voulais me mettre au service des autres. Essayer d’avoir ma place dans ce pays et de revendiquer cette belgitude comme un combat. »