Chapitre 4 : musulman, imams, laïque

BEATRICE DELVAUX

samedi 28 juillet 2012, 15:35

Sur la question de la religion, Fadila Laanan estime que « la religion doit se vivre intérieurement, on n’a pas besoin de l’exprimer comme un étendard, comme s’il n’y avait que cela de bien ».

CHAPITRE III : MUSULMAN, IMAMS, LAÏQUE

La question de la religion, était plus facile à gérer à l’époque ?

Elle était moins polémique car les gens qui pratiquaient, ne revendiquaient rien de plus. Ils pratiquaient à l’intérieur. Mon père travaillait et quand il rentrait, il rattrapait les prières qu’il n’avait pas faites la journée. À aucun moment, il n’aurait revendiqué de les faire pendant son temps de travail. À l’époque l’idée, c’est : « On est là pour gagner notre vie, pour avoir une meilleure vie que celle qu’on a quittée, construire quelque chose pour nos familles mais surtout ne pas se faire remarquer et surtout ne rien demander qui puisse paraître comme saugrenu ou incongru. Ne pas attirer l’attention. »

La question du voile se pose pour vous ?

Jamais. J’étais très étonnée. C’était dans les années 80-85. C’était lié aussi aux mesures dures qui avaient été prises par la loi Gol et qui rendaient difficile la situation des étrangers. Il y eu ensuite l’Iran, la chute du Shah et puis le Khomeinisme. Puis, c’est vrai, le racisme et la discrimination, ce sont des réalités, pas une fiction. Je pense que certains ont estimé qu’il leur revenait d’être dans le revendicatif, le visible, le « je m’assume dans mon identité autre « . Cela m’a beaucoup interpellée que des femmes et des jeunes filles exigent de pouvoir porter le voile comme un étendard et comme un dû.

Pour moi, l’éducation a toujours été fondamentale. J’ai toujours pensé qu’il était mieux d’être éduquée, que d’être un bon croyant ou un bon pratiquant. Quand j’ai des discussions avec des parents qui me disent qu’ils n’admettent pas l’interdiction du voile, je leur demande : « Mais que voulez-vous pour vos enfants ? »

Je suis très respectueuse des croyances et des religions mais je suis une laïque. J’estime que la religion doit se vivre intérieurement, on n’a pas besoin de l’exprimer comme un étendard, comme s’il n’y avait que cela de bien. Le plus important, c’est avoir la tête pleine, devenir un acteur dans la société. D’être actif et responsable. La religion, je ne dis pas que c’est accessoire mais c’est à côté.

N’êtes-vous pas devenue étrangère à votre communauté d’origine ?

On n’est pas aussi minoritaires qu’on le pense. Des gens qui pensent comme moi il y en a beaucoup. Ce ne sont pas ceux qui s’expriment le plus, ni ceux auxquels on donne le plus la parole. Quand je vois que dès qu’il y a un problème dans un quartier, les pouvoirs publics appellent les Imams des mosquées pour essayer de régler les choses, c’est interpellant, non ? On a donné trop de places aux Imams. Je vous ai apporté ceci. Avant d’être ministre, en 2004, on a écrit avec des amis d’une association « Jeunesse maghrébine «, une carte blanche suite aux attentats en Espagne « Basta Ya aux fous de Dieu « . Elle s’attaquait au repli identitaire et religieux, et disait qu’il fallait arrêter de tout mélanger.

La radicalisation ne concerne pas la majorité des musulmans. Il y a des gens qui peuvent être nocifs pour la société belge et occidentale mais la majorité des musulmans dans ce pays sont des gens modérés qui pratiquent, qui croient, qui n’ennuient personne et s’intègrent parfaitement dans la société, travaillent, s’occupent bien de leurs enfants, ont une vie tout à fait ordinaire. C’est vrai qu’on voit plus de femmes voilées et d’hommes qui portent des vêtements liés à cette identité religieuse, mais la majorité des gens sont tout à fait modérés.

Dans certains quartiers de ma commune, il y a un taux de chômage de 45 % de jeunes de moins de 30 ans, presque un sur deux. Pas parce qu’ils n’ont envie de rien faire mais parce qu’ils ne trouvent pas de travail, parce qu’ils ne sont pas assez formés. Ces jeunes-là n’ont plus aucun espoir et s’accrochent à ce qui peut leur rendre de la dignité. Sans doute qu’alors, le chant des sirènes de la radicalisation peut être dangereux.

J’ai ici un article que j’avais écrit dans le petit bulletin que je tenais avec des amis pour l’association « Jeunesse maghrébine « . J’ai commencé à la fréquenter quand j’avais 18 ans. C’était un centre de jeunes qu’on avait repris et qui au-delà des activités d’école de devoirs, voulait être un groupe de pression « intellectuel « . Nous étions très mélangés : belges, marocains, algériens, grecs, un peu de tout. Dans cet article, paru en « Courrier des lecteurs « au Soir, j’évoque les émeutes de Forest et je dis que, si on ne fait rien, il ne faudra pas s’étonner qu’à un moment donné les choses partent en sucette. C’est toujours d’actualité.