Chapitre 5 : première à l’unif

BEATRICE DELVAUX

samedi 28 juillet 2012, 16:25

Après Guy Verhofstadt, c’est au tour de Fadila Laanan d’être interviewée par Béatrice Delvaux pour « les racines élémentaires ». Chapitre 5 : l’unif, une période dont elle ne garde pas un excellent souvenir.

Vous êtes la première de la famille à entrer à l’université ?

Mes parents étaient fiers. « Leur fille » à l’université, eux qui n’avaient pas été à l’école, c’est magnifique. Mon père le disait à tous ses amis. Je ne pouvais pas être en échec, je ne pouvais que réussir : ils attendaient trop de cela et de moi. Je ne pouvais que réussir. Cela m’a botté les fesses. Et cela n’a pas été simple. Je n’étais pas allée dans les grandes écoles secondaires, j’ai du beaucoup travailler. Pour payer mes études. J’ai commencé à travailler à l’âge de 16 ans et sans discontinuer. Après l’école, j’allais nettoyer les bureaux et les toilettes de tout un bâtiment, rue aux laines.

Je ne me suis pas amusée à l’unif, je n’ai pas un souvenir qui soit joyeux, de guindaille. Je ne suis jamais allée à un TD. Je bossais, j’étudiais. Et j’ai eu de la chance de rencontrer des gens géniaux, comme Léon Ingber, qui donnait introduction au droit en 1ere candi et en deuxième philosophie du droit.

Comment rencontre-t-on un professeur en première candi droit ?

A l’examen, en première candi. Il me pose une, deux questions et je réponds mal, j’ai un trou. Il me dit : « Pourquoi voulez vous faire ces études ? » J’étais terrifiée et je lui réponds : « Parce les études, c’est la liberté, je veux être indépendante, m’épanouir ». Il me regarde et me dit : « Il n’est pas nécessaire de faire le droit pour avoir tout ce que vous me dites. ». Cela me bouleverse, je me dis « tout s’effondre », il a raison. Si je ne fais pas d’efforts pour étudier et connaître mes cours, je ne vais jamais m’en sortir. Je quitte le bureau d’examen en larmes. J’ai recommencé ma première candi en me disant : je ne vais pas lâcher l’affaire. Ce professeur m’a suivie pendant toutes mes études, m’a beaucoup aidée quand j’avais besoin d’un job.

Pourquoi ?

Je pense qu’il aimait bien mon histoire. Il avait envie d’être un ange gardien et un soutien. Il savait que je n’en avais pas des tas, à part mes parents qui me donnaient beaucoup d’amour mais n’étaient pas des relais. J’ai gardé d’ailleurs le petit mot – je vous l’ai amené – qu’il m’a envoyé quand je suis devenue ministre. Je crois qu’il y a encore des larmes dessus parce que j’ai dû pleurer quand je l’ai reçu. Il me dit « la très grande joie, la très grande fierté, l’admiration, la jubilation, le bonheur en un mot très chère Fadila, tu n’imagines pas à quel point ce qui t’arrive nous touche et nous émeut profondément ». C’est beau, non ? (Elle a les larmes aux yeux) Je vais encore pleurer.

Vos parents n’ont pas le sentiment que votre intégration va trop loin ? Que Fadila pousse le bouchon ?

Je crois que le moment le plus difficile a été quand j’ai épousé mon mari qui est belge. Là, cela a été un peu plus compliqué. Mais bon voilà. Je le savais. Je suis quelqu’un de déterminé donc je vais toujours au bout des choses. Cela a été le plus difficile.

Pourquoi ?

Il n’y avait pas beaucoup de couples mixtes à l’époque, la pression sociale était lourde. Les gens allaient se moquer, se poser des questions. Je vous ai dit mes parents ne voulaient pas trop se faire remarquer. Ils étaient contents que je fasse l’unif, que je réussisse mais aller jusqu’à épouser quelqu’un qui n’était pas du tout de la même culture, cela les a un peu. chamboulés. Mais cela n’a pas duré. Une fois qu’ils l’ont connu, ils l’ont aimé tout de suite. Et aujourd’hui, ils disent par exemple, que je n’aurais pas pu faire tout ce que je fais, si j’avais eu un autre mariage.

Vous êtes la seule de votre famille à avoir ce parcours ?

Non, ça suit plutôt. Toutes les filles sont un peu dans ma ligne. Elles ne font pas de politique mais elles sont toutes investies dans leur vie professionnelle et dans des projets de type collectif. Pour les frères, l’aîné est décédé. Le deuxième a commencé architecture, a fait l’armée et puis n’a plus repris ses études et travaille dans une administration. Cela se passe très bien, il est très heureux. J’ai un petit frère qui n’a pas fini ses études et est agent de sécurité. Il est aussi très heureux. Pour les filles, les études, c’était la liberté.

Quand j’étais adolescente, mon papa me disait : « Si tu ne files pas droit, tu te maries et tu fais des enfants ». Pour moi c’était traumatisant et donc très motivant. Ma mère nous a toujours aussi élevées en nous disant qu’il fallait toujours être indépendante, ne jamais attendre qu’un homme vous mette l’argent sur la table, qu’il fallait s’assumer. Et que c’est à travers les études que l’on pouvait s’assumer. L’école, c’était l’ascenseur social. La Belgique est un pays remarquable avec tous ses défauts (racisme, discrimination, problèmes communautaires) car tout est possible : c’est dur, plus que pour un enfant qui vient d’un milieu aisé, mais c’est possible. Il faut le vouloir, travailler, avoir de la volonté, faire un effort mais c’est possible. C’est cela que j’aime dans ce pays, le « belgian dream ».