Comment se passent les libérations conditionnelles ?

STEPHANE DETAILLE

mercredi 01 août 2012, 11:29

LES ASSISTANTS de justice ont notamment pour (difficile) mission d'encadrer les condamnés qui obtiennent une libération conditionnelle. Reportage en Hainaut

 Comment se passent les libérations conditionnelles ?

C'est moche : il n'y a plus qu'une tarentule qui se fond dans le paysage en toc du petit terrarium. Les trois scorpions et les quatre mygales ont passé l'arme à gauche. « Coup de froid », diagnostique Fred (1) sans se départir du sourire radieux qu'il affiche depuis qu'il a ouvert la porte de sa maisonnette – une masure, en fait.

« Que des bonnes nouvelles ! », a-t-il claironné d'emblée. OK, il est toujours au chômage depuis que son contrat a pris fin, le 14 décembre, à l'agence immobilière sociale. Il n'a pas décroché ce job chez Domino Pizza mais il devrait entamer sous peu cette formation de chauffeur poids lourd, il a vendu l'Opel Combo, il a arrêté la picole – « La preuve, dit-il, en dégotant une flasque de gin dans le capharnaüm qui squatte le manteau de la cheminée : le niveau n'a pas baissé depuis le 2 février ! » –, il ne touche plus au shit – ou si peu – et surtout, ouais, ouais, il est super zen depuis qu'il a plaqué Mumu, son mauvais ange. « J'me prends plus la tête pour une gonzesse, annonce-t-il. Si ça va pas, ça va pas. Faut pas perdre de vue qu'y a sept femmes pour un homme sur cette planète. »

La statistique est douteuse mais rien, apparemment, ne peut ébranler les certitudes de cet homme-là. Les choses, désormais, il les prend comme elles viennent : « A s'n'aise ! », résume-t-il : cool. Les attestations du psy ? Il les a. La médiation de ses dettes ? Tout baigne – « Y a juste que j'ai raté le dernier rendez-vous. » Que du bonheur.

Assis sur le petit sofa dans la turne qui tient lieu de living, Francis Breugelmans opine du chef. Depuis trente ans qu'il travaille comme assistant de justice – « expert technique judiciaire », selon la nouvelle terminologie –, il sait faire la part des choses : ce bagout des ex-taulards en conditionnelle, c'est son pain quotidien. Leur empressement à montrer patte blanche, à dorer la pilule, il connaît.

Des bobards, il le sait, ils peuvent lui en servir tant qu'ils veulent. Mais, avec les années, il a appris à faire le tri. Et il connaît son monde. Il passe fréquemment chez Fred depuis qu'il est sorti de prison : « Il a besoin de sentir la pression », dit-il.

Il n'est pas dupe de tout ce que le bonhomme lui raconte – ce serait trop beau. Mais il est évident que Fred est sur la bonne voie. Depuis la dernière fois, il a fait du rangement dans la maison – la bicoque, avant, c'était un dépotoir – et dans sa caboche : Fred, c'est clair, est occupé à mettre de l'ordre dans ses priorités.

Francis Breugelmans est très attaché à ces visites domiciliaires. Même s'il en connaît pertinemment les limites : les visites – c'est le règlement – n'ont lieu que sur rendez-vous et ne peuvent avoir aucun caractère intrusif.

« Elles n'en sont pas moins instructives, dit Francis Breugelmans. C'est important de rencontrer les gens dans leur contexte quotidien. »

Les rendez-vous au bureau, il les réserve ordinairement pour le premier entretien : fraîchement sortis de prison, les justiciables sont convoqués ici, à Mons, au quatrième étage de la maison de justice, pour un entretien durant lequel « l'expert technique judiciaire » fixe le cadre précis qui circonscrit leur libération conditionnelle.

Elle est subordonnée au respect des conditions formulées par le tribunal d'application des peines (TAP). Il faut s'assurer que le justiciable a bien compris la portée de chacune d'elles et voir avec lui la façon dont il envisage, concrètement, d'user de cette liberté recouvrée pour qu'elle atteigne son objectif : sa réinsertion dans la société.

L'assistant de justice les accompagnera tout au long de ce cheminement. Parfois durant dix ans. Une mission difficile dès lors qu'elle associe deux fonctions de prime abord antinomiques : l'aide et le contrôle. Elle réclame tantôt de l'intransigeance, tantôt de la souplesse : être intraitable sur l'essentiel, quitte à choisir, le cas échéant, de fermer les yeux sur l'accessoire pourvu que l'essentiel – ce long travail d'amendement – soit en bonne voie.

C'est au bureau, également, que Francis Breugelmans convoque les loustics qu'il y a lieu de recadrer. Ce choix n'est pas innocent : à elle seule, l'appellation du lieu – maison de justice – rappelle déjà les oublieux à leurs devoirs. Et la stricte fonctionnalité du bureau ajoute à la solennité du moment : l'heure est grave.

Francis Breugelmans avait justement convoqué un justiciable pour lui remonter les bretelles, ce matin-là. L'homme ne s'est pas présenté au rendez-vous. Rien d'exceptionnel : c'est – comment dire ? – un public particulier. « Le pire, dit Francis Breugelmans, c'est que ce type a pu tout aussi bien être appréhendé pour des faits dont personne n'aura pris la peine de m'informer. C'est moi qui vais devoir aller aux nouvelles : le parquet ne nous prévient que rarement. »

A entendre les assistants de justice, il y aurait à redire sur la façon dont l'information circule entre les différentes instances concernées par les libérations conditionnelles. Les parquets se claquemurent dans leur tour d'ivoire. Et les priorités seraient variables selon les TAP, les uns regardant comme essentiel ce que les autres considèrent comme véniel, la logique de tous demeurant pareillement impénétrable aux « gens de terrain ».

« On a peu de retour, explique une assistante de justice. Au point qu'on en vient parfois à se demander si les rapports que nous remettons à intervalles réguliers sont lus. »

L'assistant de justice n'a aucun pouvoir de sanction. Les manquements qu'il constate – pas des peccadilles –, il les consigne dans « un rapport de signalement » qu'il adresse à « l'autorité mandante » : le TAP, dans le cas des libérés conditionnels. A charge pour elle de prendre la sanction : simple admonestation ou, dans les cas les plus graves, révocation de la libération conditionnelle.

La mesure reste exceptionnelle. Et, dans l'ensemble, les justiciables dont Francis Breugelmans a la charge filent plutôt droit, si l'on veut bien considérer qu'une ligne droite peut s'accommoder de quelques courbes dès lors qu'elles n'infléchissent pas sa direction générale. « Moins de dix pour cent des dossiers se soldent par une récidive ou une révocation », dit-il.

Les conditions, pourtant, sont loin d'être optimales : le contexte socio-économique n'aide pas. C'est dur de trouver un job dans ce Hainaut qui rouille et qui dérouille.

Au jour d'aujourd'hui, Francis Breugelmans a la charge de 92 dossiers – c'est énorme – dont la moitié concerne des personnes relevant de la Défense sociale. Dans le bureau de la directrice, toute une pile de dossiers attendent d'être attribués.

Curieusement, les demandes de guidances de libérations conditionnelles tendent à diminuer depuis quelques années : manifestement, beaucoup de détenus, parmi ceux qui ont écopé de peines inférieures à cinq ans, préfèrent désormais « aller à fond de peine » plutôt que de solliciter une libération conditionnelle qui les obligerait à se conformer à des conditions astreignantes. À l'inverse, d'autres guidances, comme l'encadrement des probations ou des mesures alternatives à la détention préventive, sont en hausse constante.

Le poids du travail administratif s'est considérablement alourdi au fil des ans. Ce jour-là, l'assistant de justice était déjà à son bureau à 7 heures du matin : un local anonyme dont la fenêtre donne sur le ciel qu'une cheminée d'usine paraphe jour et nuit de sa signature tremblante de fumée. « Des rapports à rédiger », dit-il. Il est « du matin ».

Le boulot a ses servitudes. Et ses gratifications. Comme cette visite chez Jojo (1). L'une des dernières : admis à la libération conditionnelle au printemps 2007, Jojo arrivera au terme de son parcours probatoire le 3 avril prochain. Dans moins d'un mois. Lors de son prochain passage, Francis Breugelmans lui apportera un document : une demande de réhabilitation. A 58 ans, Jojo – longs cheveux blancs et barbe assortie – se refera une virginité.

Il est rangé des voitures, désormais. Il vit ici, au calme, à l'arrière de sa maison, dans une pièce sombre comme un four. Et presque aussi chaude. Accrochée au mur, une énorme canne noueuse porte cette inscription, gravée au pyrographe : « No respondo de mis actos ». Vestige de l'époque où, de fait, Jojo ne répondait de rien.

Il a passé sa vie à faire la navette entre son domicile et la prison – « toujours pour des p'tits trucs », dit-il. La dernière fois, c'était pour une tentative de meurtre.

Jojo, c'est un personnage. Ici, dans cette petite ville du Hainaut, on l'appelait « le shérif ». Une terreur. Jojo, il ne discutait pas : il cognait. « La ville m'appartenait, dit-il. J'pouvais boire à l'œil dans tous les bistrots. » Jojo s'est amendé sur le tard. Il a traversé toute cette période probatoire sans la moindre incartade. Hors cette cuite de permission qu'il s'était accordée, pour la bonne cause, le soir où sa femme l'avait quitté pour un autre. Cette nuit-là, ils avaient fini dans le décor, lui et sa moto. Les flics l'avaient agrafé.

Jojo était interdit de bistrot : c'était l'une des conditions auxquelles était subordonnée sa conditionnelle. Francis Breugelmans avait dû rapporter l'incident au TAP qui avait passé l'éponge. « Faut dire qu'y avait progrès, dit Jojo. Y a pas si longtemps, le mec à ma femme, j'te l'aurais coupé en deux ou en trois. Et les flics, j'leur s'rais rentré d'dans. »

Francis Breugelmans hoche la tête : il sait que c'est vrai. Il est content pour Jojo.

« Mes visites ne vont pas vous manquer ? », demande-t-il, espiègle, à l'énergumène.

« Nooooon, beugle Jojo dans un élan de sincérité. Mais je vais te dire : toi, t'es quelqu'un avec qui y a toujours eu moyen d'parler. Ça, j'peux pas le contester. Tu t'souviens du tam-tam, pas vrai ? »

Le tam-tam, c'était cet atelier de djembé où Jojo avait été embrigadé, bien malgré lui, à l'époque où son parcours de réinsertion s'était fourvoyé dans quelque impasse occupationnelle. Le djembé, Jojo, il détestait ça. Francis Breugelmans l'avait tiré de ce mauvais pas. Et de ça – parole ! –, Jojo lui en saura éternellement gré.

Stéphane Detaille (première publication le 17/03/2012)

(1) Prénoms d'emprunt.