A relire : l'interview vérité avec Michel Daerden

BEATRICE DELVAUX

dimanche 05 août 2012, 21:40

Le 12 novembre 2011, Michel Daerden évoquait pour nous sa carrière, mais aussi sa retraite. « Je ne serai plus jamais le Daerden d'avant » : le long entretien avec Béatrice Delvaux.

Tout-puissant, il a été exécuté par les siens. Qu'importe. Ejecté d'Ans, il sera roi à Saint-Nicolas. Il ne dit du mal de personne, regarde sa fin politique en face. Et dit merci au parti. Saint Daerden ? « Je ne serai plus jamais le Daerden d'avant ».

Ans. Un camion de déménagement devant la porte. Comme si on vidait une vie de son contenu. La vie de Michel Daerden, qui a basculé le soir où un groupe de conspirateurs l'ont jeté bas de son trône de bourgmestre ansois. Mis hors de son fauteuil vieux de quasi 20 ans par le jeune Brutus socialiste, Stéphane Moreau, patron de Tecteo. Un « crime » commis avec la complicité des nouveaux puissants du PS liégeois, Marcourt, Mathot, Gilles et Demeyer (le club des 5). Le ministre Daerden aux Pensions est lui fatalement démissionnaire. Politiquement mort ?

Il nous reçoit dans son ancien bureau de réviseur, autrefois sa maison. Avec ce camion qui dit tout. Réviseur ? Il a officiellement arrêté en 1994, cédant en 2001 les rênes à son fils Frédéric. Qui, poursuivi pour faux en écriture et prise illégale d'intérêts, a dû fermer le bureau et se consacre à la politique. « La fin de ce cabinet m'a fait une peine folle. » S'il se réjouit de l'acquittement de son fils en cour d'appel, son dossier est toujours à l'instruction.

Sa nouvelle destination est à trois kilomètres de là, Saint-Nicolas où il va ouvrir sa permanence le… 6 décembre, rue Saint-Nicolas. Reste à trouver un appartement car ses adversaires vérifieront s'il vit sur place et non à Ans. Mais pourquoi avoir accepté cet armistice socialiste ? « Quand sort cette idée après des mois complexes : « Michel, si tu allais conduire la liste à Saint-Nicolas ? » Le bourgmestre est parti dans une situation difficile, il y a des intentions de listes dissidentes, j'ai adhéré. Cela permettait de faire la paix à Ans, à Saint-Nicolas et à la Fédération liégeoise du PS. »

C'est facile pour vous ?

Non. Voilà plus de 60 ans que je vis à Ans, je pensais y finir mes jours. Cela fait plus de 30 ans que j'y suis mandataire communal, bourgmestre depuis 1993. Pas simple de quitter tout ça ! Mais j'ai répondu que si la Fédération me demandait d'aller à Saint-Nicolas appuyée par les syndicats et la mutualité, je dirais oui. C'est ce qui s'est passé le 14 octobre, à l'unanimité. Une demande de l'action commune qui a été toute ma vie !

Votre orgueil est blessé ?

Pas du tout. Aujourd'hui à Ans, j'ai un seul problème : les gens sont tristes de me voir partir…

Mais pourquoi accepter cette solution de deuxième rang ?

J'ai été toute ma vie un homme de compromis, de consensus.

Que vous apporte Saint-Nicolas, franchement ?

De continuer à travailler, à jouer un rôle, à servir mon parti.

Fini le Daerden tout-puissant.

C'est quoi être tout-puissant ? Changer de commune de taille identique ne modifie en rien le rôle politique qu'on peut jouer. La force politique est ailleurs.

Quid du Daerden d'avant ?

Je ne serai plus jamais le Daerden d'avant. Mais cela arrive à tout le monde. J'avance vers le crépuscule de ma vie politique.

Vous l'aviez vu comme cela ?

Pas du tout. Je savais que les choses allaient s'écrire vers la fin mais je pensais que cette fin serait à Ans. Vu le blocage, je serais parti sur une situation de conflit, créant une liste distincte, après 40 ans au parti socialiste, pour battre Stéphane (Moreau, NDLR). Ce n'était pas une issue noble. Je pouvais faire beaucoup de voix mais c'était en rupture avec mon attachement au PS. Or je dois toute ma vie et un merci éternel au parti. Faire une liste dissidente, contre le parti ? Je n'aurais plus osé me regarder. Et puis à Saint-Nicolas, je peux jouer un rôle.

Certains disent que cette fin, Daerden l'a bien cherchée ?

Je n'ai rien cherché du tout. J'ai été absent très longtemps de ma commune en raison de mes autres activités politiques. J'ai tout fait pour y apporter des choses : chercher des subsides dans mes différents départements ministériels, sortir des sous. Mon erreur a peut-être été de ne pas me rendre compte des frustrations et des tensions au sein de la famille PS ansoise.

Les caciques liégeois de la Fédération voulaient vous faire basculer ?

Pas exagéré cela ? Quel est encore le rôle précis des Fédérations au sein du PS ? Le pouvoir désormais est centralisé Boulevard de l'Empereur.

Il y a un groupe au sein du PS liégeois qui s'est uni pour avoir votre peau, le club des 5 ?

Il y a du vrai dans votre propos. Au départ de Guy (Mathot, ndlr), il y a eu une collusion d'intérêts : « Michel est tout seul, on va reprendre le pouvoir ». Mais n'exagérons rien sur ce G5. Disons qu'il y a des relations entre différentes personnes.

Une association momentanée, destinée à se déchirer, uniquement unie autour de votre « exécution » ?

L'histoire nous dira tout cela. Par ailleurs, je suis persuadé qu'en toute logique, l'avenir de la Fédération passera par l'émergence d'Alain (Mathot) sur Seraing et de Frédéric (Daerden) sur Herstal. C'est écrit dans les astres.

Un ministre liégeois dans le gouvernement, cela ne sera pas vous ?

On verra tout ça. C'est le président du parti qui va organiser les choses.

Vous y croyez encore ?

On verra et je ne doute pas que le Président fera les bons choix. Je suis ouvert aux propositions qui pourraient m'être faites.

Vous n'êtes plus le grand manitou quand même.

Loin de moi le concept de grand manitou. L'époque Cools est révolue. Tout cela est bien plus diffus désormais. De plus, les choses évoluent. Vous jouez un rôle à un moment donné mais rien n'est éternel dans ce bas monde. Je puis vous dire que je suis très heureux de ce que la vie m'a apporté. Et aujourd'hui je prépare la suite. Nous verrons ce que le Président croira bon de décider à mon égard. Je serai parlementaire de droit. Je vais mener le combat pour tenter de gagner l'élection à Saint-Nicolas et devenir bourgmestre. Et si je ne suis pas ministre, je reprendrai la présidence de la SLF (« Ecetia », véhicule public) qui peut jouer un rôle majeur au niveau financier, au pays de Liège et au-delà. Il me semble que ce n'est pas si mal. Il y a pire. Je n'ai aucune envie de prendre ma retraite.

Doit-on se méfier de vous ?

Je ne suis pas revanchard. La politique, c'est créer des choses. Et savoir tourner des pages.

« Je ne suis pas le Berlusconi belge »

La rencontre a lieu mercredi. Berlusconi vient de tomber. Notre éditorial est cinglant : honte de la démocratie, bouffon pathétique. La comparaison est si pas évidente, tentante : Daerden, le Berlusconi belge ? Que pense-t-il de ce personnage adulé pour ses frasques et qui soudain dévisse ? Trois heures sont passées depuis le début de notre interview, on sort notre Soir. Il va réagir illico et puis, ce vendredi. « Votre comparaison avec Berlusconi m'a rendu triste. Ma vie n'a pas été la sienne, j'ai toujours essayé de faire au mieux, d'aider les gens. On revient toujours avec ma prestation télévisée du 8 octobre 2006 au soir des élections (celle des « grrrrrrands accords », avec son fils à ses côtés, NDLR) mais vous savez, ma vie ce n'est pas cela. »

Il avait bondi mercredi lorsque nous avions évoqué Berlusconi : « Je savais que vous alliez m'en parler. J'ai lu votre édito ce matin, je savais que vous alliez faire le lien. »

Et si on passait en revue les sept péchés capitaux cités dans le journal ? Il rit : « Allez faites-le ! » Puis s'insurge : « Cette comparaison n'est pas correcte en soi mais certainement sur un point fondamental : je ne peux imaginer aucune alliance avec l'extrême droite. Bon, la suite. »

Les relations avec l'argent ? « Il a incontestablement réussi dans le monde des affaires, est devenu très riche, ce qui n'est pas mon cas. Je suis né dans le peuple, j'ai travaillé, je paye mes impôts. J'ai simplement assuré ma fin de vie. »

Les conflits d'intérêts ? « On lui reproche d'avoir fait changer des lois pour ne pas être inquiété. En ce qui me concerne, sans obligation, en 2001, alors que je craignais un possible conflit d'intérêts, j'ai préféré quitter la profession révisorale. »

Les femmes ? « On reproche à Berlusconi d'avoir organisé, participé à des soirées « bunga, bunga » (il articule). Jusqu'à preuve du contraire, jamais un tel reproche ne m'a été adressé. Vous dites quoi ? Qu'on appelle peut-être cela autrement à Liège ? Et comment alors ? »

La maîtrise des médias ? « Il détient des intérêts importants, moi je n'ai aucune part dans aucun média et au fil du temps, on ne m'a pas épargné. »

Dolce vita ? « J'ai essayé de faire mon travail correctement, et puis j'ai droit à une vie privée. »

Paria ? « Moi, mis au ban aujourd'hui ? En aucune façon. »

Mafia ? « Au moment où nous parlons j'ai un certificat de bonne vie et mœurs on ne peut plus vierge. Je n'ai jamais eu le sentiment de tremper dans la moindre affaire délictueuse. A titre de preuve, l'Institut des Réviseurs m'a octroyé le titre de réviseur honoraire pour mon œuvre. » Qu'est-ce qui fait échouer Berlusconi aujourd'hui ? « Le peuple y a cru, il n'y croit plus. Il y a une seule vérité, Madame, celle du peuple ! »

Un mea culpa sur son image ? « Non »

L'image de Daerden : tout un programme, tout un procès. Nous l'entamons. Alors qu'on dit de Marcourt qu'il est sérieux, on dit de vous que vous êtes… (il intervient, rigolard) « … un comique ! » Non, on dit que vous êtes… alcoolique. (Il s'assombrit, nous fixe) « Ça fait longtemps que ça me colle ça, mais la popularité reste. On va quand et où vous voulez, il n'y a aucun doute sur la notoriété que j'ai encore aujourd'hui. Les gens disent : « Michel, il est comme nous. » C'est ce que les autres hommes politiques ne comprennent pas. Les gens se retrouvent en moi. On fait une caricature de moi, les journalistes ont créé un concept qui me colle à la peau. Je ne le changerai pas. »

Allez ! Il n'aurait donc rien fait pour nourrir cette image ? Quid de cette fameuse soirée électorale qui a explosé YouTube et depuis laquelle le monde entier le présente comme « le ministre belge toujours ivre » ? Il se rappelle ce plateau télé où il ne voulait pas aller mais où il a dit oui pour Frédéric, son fils. Il n'avait pas ses appareils auditifs, a demandé à Frédéric de lui répéter ce qui se disait. Il n'était pas saoul ? Il nous rappelle ce qu'il avait répondu un jour à la RTBF : « Pas plus que d'habitude. » Et le chaos médiatique qui a suivi. Sa réponse aujourd'hui à la même question ? (Il sourit) « Pas plus que d'habitude. »

Quid de ce reportage de Paris Match, en César avec sa fille à ses pieds ? « J'ai fait des photos avec ma fille, oui, pour elle. Elle est admirablement habillée, je suis en cravate. (Il se fâche, le ton monte) Ma fille est habillée et on me demande de démissionner ! Quand une bourgmestre flamande se masturbe et se fait faire l'amour sur un clocher et que cela passe sur toutes les vidéos, on ne dit rien ! Eh bien cela, je suis content de vous le dire. » Sa fille. Sacrée. Perdue. C'est la seule fois de tout l'entretien qu'il hausse le ton. Et que les larmes lui viennent « Ces photos ne nous ont servi ni l'un ni l'autre, mais je n'ai pas commis de crime. »

« Dans ma vie il n'y a ni problème d'alcool ni problème de femmes. Mais j'ai compris depuis un certain temps que je ne changerais plus jamais rien à tout ce qu'on peut en dire. » Il nous précise que depuis un an, il a fait seulement trois apparitions télévisées, qu'il en refuse énormément et qu'à chaque fois, il réalise des audiences hors du commun. « Pour chaque homme politique, il y a débat entre notoriété et crédibilité, extrêmement difficiles à faire progresser en parallèle. Chez Arthur (France 2), où est l'élément de dérapage ? Dites-moi ! Et au-delà de cela j'observe – je ne critique personne – que les hommes et femmes politiques font tous des émissions people désormais. (Il cite des exemples : Leterme, Vande Lanotte, De Wever). Et vous ne dites rien. »

Quand on convoque les psys pour évoquer son personnage, quand on dénonce sa caricature, il ressent quoi ? « Je trouve cela triste, profondément injuste. Et quand bien même cette caricature serait vraie, quel serait le crime de lèse majesté ? Ce n'est pas la fin du monde, il y a pire que cela ! »

Pas de mea culpa alors ? « Non. » Aucune faute de goût à confesser ? On n'en finit pas de s'étonner. « Mais vous êtes une moraliste, Madame… » Il éclate de rire, nous regarde et nous serre la main sur cette phrase : « J'espère que vous m'aurez un peu mieux compris. »