La Belgique n’a jamais vécu aussi longtemps sans gouvernement

PIERRE BOUILLON

vendredi 24 décembre 2010, 00:18

En 2007, il avait fallu attendre 194 jours avant de voir les négociateurs réussir à installer Verhofstadt III. Ce vendredi, il y a 194 jours qu’on a voté. Et on est encore loin d’avoir un gouvernement… Record battu !

La Belgique n’a jamais vécu aussi longtemps sans gouvernement

Johan Vande Lanotte (20102011) © Belga

Le conciliateur royal, Johan Vande Lanotte, remettra sa note globale « définitive » le 3 janvier 2011.

Les partis autour de la table auront alors jusqu’au 5 janvier pour dire s’ils sont prêts… à poursuivre les négociations sur base de ce texte.

C’est dire si le nouveau gouvernement de plein exercice n’est pas pour demain.

Si l’on considère l’après-guerre, le temps moyen de formation d’un gouvernement fut d’un mois environ (un peu plus de 30 jours).

Cette fois, tous les records sont battus.

194 jours : Verhofstadt III (2007)

La journée du 18 décembre avait (à nouveau) très mal commencé, avec la décision du CDH de ne pas participer au gouvernement intérimaire sur lequel s’échinait le formateur et Premier ministre sortant. Las de ce qu’il appelait les humiliations infligées par le MR, le parti de Joëlle Milquet estimait « plus sain » de passer son tour.

L’après-midi, du coup, le PS appelait Guy Verhofstadt à mener une « ultime tentative » pour trouver une solution qui permette de ramener le CDH dans le jeu. Autrement dit : faire céder Didier Reynders, jusque-là opposé fermement à la présence des humanistes dans un gouvernement aux objectifs exclusivement socio-économiques. Sinon, concluait Elio Di Rupo, vu « le maintien d’exclusives vis-à-vis de certains partis francophones, le PS ne pourra pas accorder sa confiance à un gouvernement intérimaire ».

Parallèlement, le CD&V, parti frère (?) des humanistes francophones, mettait la pression, lui aussi, Yves Leterme en tête, pour faire sauter le verrou Reynders.

En début de soirée, l’éclaircie arrivait. Le MR levait son veto, le PS annonçait la sortie de crise proche et Guy Verhofstadt formulait au CDH une nouvelle proposition permettant d’intégrer les humanistes à l’équipe censée gouverner le pays jusqu’au 23 mars. Proposition à laquelle aurait adhéré le parti de Didier Reynders.

Le CDH réunissait dès lors un bureau politique, à l’issue duquel il devait donner sa réponse : ce sera oui à une tripartite francophone.

On avait voté le 10 juin. Le pays se dotait d’un gouvernement le 21 décembre.

148 jours : Martens VIII (1987-1988)

Pas moins de 148 jours avaient été nécessaires pour former le dernier gouvernement Martens (le huitième du nom) dont le formateur Jean–Luc Dehaene fut l’un des principaux artisans (mais évidemment pas le seul).

La difficulté ? Les législatives de décembre 1987 avaient remis à flot des socialistes dont Wilfried Martens et son CVP ne voulaient pas – il était jusque-là associé au PRL de Jean Gol et au PVV du jeune Verhofstadt.

Il fallut donc 148 jours pour convaincre le CVP de s’associer au PS et au SP, mais surtout, pour vider les contentieux communautaires du moment – la question fouronnaise et le statut de la Région bruxelloise (créée sur papier en 1980, elle fila au frigo à cause du différend nord-sud à la fois sur son opportunité et son statut).

Pendant son travail de formation, Dehaene esquissera une réforme de l’Etat (la troisième après celles de 1970 et 1980). Elle créera la Région bruxelloise (qui naîtra en juin 1989), approfondira le régionalisme, transférera l’enseignement de l’Etat fédéral (on disait encore « central ») aux communautés et, enfin, adoptera la fameuse « loi de financement » organisant l’alimentation financière de tout l’édifice institutionnel (régions et communautés étant principalement financées par l’Etat).

106 jours : Martens Ier (1978-1979)

Avant les 148 jours de Dehaene, le record de formation remontait à 1978-1979 pour enfanter le premier gouvernement Martens.

103 jours : Dehaene Ier (1991-1992)

Battu au scrutin, le CVP avait décidé (un temps…) de se replier dans l’opposition.

La négociation avait donc démarré par une tentative des libéraux flamands, alors conduits par Verhofstadt, de monter un équipage libéral-socialiste – voire un arc-en-ciel, ce que les verts refusèrent très vite. L’affaire s’enlisa.

Le premier gouvernement Dehaene fut finalement socialiste-chrétien.