Charleroi, « Une ville pauvre, habitée par des gens pauvres »

PASCAL LORENT

lundi 03 septembre 2012, 18:50

Ce lundi soir, le conseil communal de Charleroi prendra connaissance du compte communal 2011, présenté par l’échevin des Finances, Antoine Tanzilli (CDH). Voici donc la situation dont héritera la future majorité, qui pourrait être dirigée par Paul Magnette (PS).

Charleroi, « Une ville pauvre, habitée par des gens pauvres »

©Bruno Dalimonte - Le Soir

À l’inverse du budget, qui reste une déclaration d’intentions et une projection de dépenses et de recettes a priori, le compte est une photographie fidèle de la réalité financière d’une ville.

1) Charleroi dans le rouge

Le résultat budgétaire à l’exercice propre connaît une chute importante. En 2010, Charleroi terminait l’année avec un boni de 3,8 millions ; en 2011, le solde est négatif pour près de 6,1 millions. Soit une chute de 9,9 millions. Ce montant n’est toutefois qu’un reflet différé de la réalité : il s’agit du bilan une fois que Charleroi a payé et perçu dépenses et recettes de 2011. Par contre, si l’on prend en considération le compte de résultats arrêté au 31 décembre dernier, le déficit passe de 10,7 à 22,7 millions d’euros entre 2010 et 2011. « Cela montre qu’il y a un retard dans la perception des subsides qui nous sont dus », constate l’échevin carolo des Finances.

2) Charleroi dépense plus à cause des autres

Cette évolution négative s’explique essentiellement par un accroissement des dépenses. En 2010 et 2011, les recettes inscrites au compte de résultats apparaissent sensiblement identiques (à 170.000 euros près), de l’ordre de 333 millions d’euros. Par contre, d’une année à l’autre, les charges passent de 343,7 à 356 millions d’euros. D’où proviennent ces 12,3 millions de dépenses supplémentaires ? Essentiellement de dépenses de transfert. D’abord et surtout, de l’augmentation de la dotation au CPAS (+7 millions). Ensuite, d’une hausse sensible de la dotation à la zone de police (+0,5 million). Enfin, d’un accroissement des frais de fonctionnement, de l’ordre de 4,5 millions. « De plus en plus de gens émargent au CPAS et sont attirés vers les grandes villes, dont Charleroi, déplore Antoine Tanzilli. C’est une spirale de la pauvreté. À l’arrivée, l’effort fourni en faveur du CPAS est beaucoup plus important que celui réalisé en faveur de la sécurité, qui était pourtant une priorité de la majorité. La Ville est prisonnière de contraintes exogènes », regrette-t-il, en désignant les exclusions du chômage qui résultent et vont encore résulter de la politique du gouvernement fédéral, ainsi que de l’héritage de la réforme des polices. À l’inverse, la part relative des dépenses de personnel et les frais de

fonctionnement ont diminué entre 2006 et 2011, passant respectivement de 46 à 44 % du compte et de 12 à 10 %. Bref, Charleroi s’est bien serré la ceinture durant cette législature mais a été contrainte de dépenser plus.

3) Charleroi dépense plus que les autres

Entre 2006 et 2011, la dotation au CPAS est passée de 117 à 163 euros par habitant (avec une explosion lors de la dernière année où elle a crû de 34 euros par Carolo en un an). Soit une hausse de 39,3 % (et 23 % hors inflation). Pour la zone de police, la dépense a évolué de 216 à 267 euros par habitant. Soit une évolution de 23,6 % (et de 9,25 % hors inflation). Ces chiffres méritent d’être comparés avec la moyenne wallonne, avec celle du cluster des 9 villes wallonnes les plus importantes (Charleroi, Liège, Mons, Tournai, La Louvière, Mouscron, Namur, Seraing et Verviers), et avec Liège (seule ville wallonne avec Charleroi à compter une population de 200.000 habitants). Ainsi Liège consacre 10 euros de plus par habitant pour sa zone de police ; par contre, elle dépense 39 euros de moins par tête pour son CPAS. Et dans les deux cas, Charleroi se situe bien au-delà du cluster wallon et de la moyenne régionale.

4) Charleroi a réduit son train de vie

Entre 2006 et 2011, les frais de personnel de Charleroi ont progressé de 1,1 million, passant de 157,5 à 158,6 millions. Non maîtrise du principal poste budgétaire ? Non car, sans l’inflation, ce poste aurait diminué de 11 %. La preuve en chiffres absolus : entre 2006 et 2011, le nombre d’équivalents temps plein (statutaires, contractuels et APE) est passé de 3.598,33 ETP à 3.169,74 ETP. Les Carolos paient moins que les Liégeois pour leur personnel communal : 752 euros par habitant pour les premiers, 921 euros pour les seconds. Et Charleroi ne se situe que 31 euros par habitant au-dessus du cluster wallon, alors qu’on y trouve des villes moins grande où le besoin en personnel est sans doute moins important.

Ce constat vaut également pour les frais de fonctionnement. En cinq ans, ils sont passés de 39,1 à 34,2 millions d’euros (-12,6 %). Hors inflation, la diminution serait même de 22,8 %. Cela place la métropole sambrienne (168 euros par habitant) bien en dessous de la moyenne wallonne (215 euros/hab.), du cluster (218 euros/hab.) et de Liège (264 euros/hab.). « Proportionnellement, nous disposons donc de moins de personnel que les autres grandes villes wallonnes et ce personnel fonctionne avec moins de moyens qu’ailleurs », résume Antoine Tanzilli.

5) Charleroi investit (trop) peu

A Charleroi, les dépenses de dettes – c’est-à-dire ce que la Ville rembourse pour ses emprunts, en général consacrés aux investissements – sont à peine supérieures à celles de la moyenne wallonne et largement inférieures à celles du cluster et de Liège. Les Carolos consacrent 152 euros par habitant à ce poste. La moyenne wallonne se situe à 136 euros par habitant, tandis que le cluster (233 euros) et Liège (347 euros) réalisent un effort beaucoup plus conséquent. « Charleroi investit à peine plus que la moyenne wallonne, c’est-à-dire qu’une commune moyenne. Or la taille n’est pas la même et il y a des charges inhérentes à celle-ci, analyse l’échevin des Finances. Bref, Charleroi dépense trop peu et sous-investit donc ».

Au budget extraordinaire, là où s’inscrivent les grands projets d’une année communale, un constat s’impose : Charleroi ne concrétise au mieux que la moitié des projets qu’il envisage. Durant cette législature, le taux de réalisation a oscillé entre 32 et 53 %, tombant même à un famélique 15,5 % en 2011. Ces dépenses d’investissements, de l’ordre de 13,7 millions en 2006, ont culminé à 40 millions en 2009, pour retomber à 18,5 millions l’an dernier. Plus précisément, alors que les investissements dans la voirie progressaient, ceux consentis dans les bâtiments communaux (dont les écoles) chutaient durant la seconde moitié de la législature. Un constat qui ne manque pas d’inquiéter l’échevin des Finances. Car par manque d’investissement, un bâtiment communal peut très vite se détériorer et, dès lors, perdre de sa valeur.

6) Charleroi reçoit moins du Fonds des communes

Certes Charleroi doit faire face aux charges inhérentes à son statut de grande ville. Mais cette donne est prise en considération dans la revalorisation de la dotation que lui verse la Région wallonne via le fonds des communes. Et celle-ci va croissant, d’année en année. Pour l’échevin carolo des Finances, c’est un leurre. En effet, si cette dotation est passée de 125,5 à 140,2 millions d’euros en cinq ans, la réalité hors inflation est autre : -1,35 % entre 2006 et 2011. « Une véritable politique des grandes villes devrait donc venir en soutien d’une ville comme Charleroi », insiste Antoine Tanzilli, en rappelant que la révision du fonds des communes s’est concrétisée au profit des villes moyennes… et de Liège. En effet, lors de la réforme du fonds des communes, en 2008, la Région avait diminué les moyens alloués aux deux grandes métropoles, en échange de la reprise de 80 % de leurs charges de pensions. Soit 150 millions pour Charleroi et trois fois plus pour Liège.

7) À Charleroi, les impôts rapportent moins qu’ailleurs

C’est une conséquence de l’appauvrissement de la métropole hainuyère : à imposition égale, les rentrées fiscales sont moindres. Ainsi l’IPP (passé de 8 à 8,5 % en 2010) rapporte 179 euros par habitant, pour 230 euros à Liège, 241 euros au sein du cluster et 251 euros en Wallonie. « Si on revenait au même rendement que Liège, cela représenterait 1 million d’euros de plus par point, soit une rentrée supplémentaire de 8,5 millions d’euros », calcule le grand argentier carolo. Même topo pour le précompte immobilier : Charleroi (203 euros par habitant) se situe au niveau de la moyenne régionale (202 euros) mais loin derrière le cluster wallon (261 euros) et Liège (297 euros). Un résultat inquiétant, dans la mesure où le revenu cadastral est censé être plus élevé dans les (grandes) villes. Enfin, les différentes taxes communales ont augmenté à Charleroi, leurs recettes passant de 22,8 à 29,2 millions d’euros en cinq ans. Et si cette fiscalité rapportait à la Ville 113 euros par habitant en 2006, elle a ramené en 2011 quelque 143 euros par habitants dans les caisses communales (+11,5 %). Cela situe Charleroi au-dessus de la moyenne wallonne (135 euros par habitant) mais loin derrière le cluster (175 euros) et Liège (178 euros).

8) Charleroi tarde à recevoir son dû

À Charleroi, le solde des subsides qui restent à percevoir, va croissant d’année en année. En 2006, celui-ci avoisinait les 33 millions d’euros. Et il a augmenté de manière constante pour atteindre 74,9 millions d’euros, notamment en raison des subsides pour les chantiers européens Phénix et le prêt accordé par le Centre régional d’aide aux communes. « Si nous disposions de cet argent, nous ne serions plus obligés d’emprunter à court terme », constate Antoine Tanzilli. Car ces emprunts génèrent des charges d’intérêt qui viennent encore alourdir les dépenses communales.

9) Conclusion : plus de mixité sociale

« En définitive, ce que nous montre cette étude du receveur communal, c’est que Charleroi est une ville pauvre d’habitants pauvres, résume Antoine Tanzilli. Elle investit peu, voit exploser ses dépenses de CPAS et dispose de rentrées fiscales moins importantes qu’ailleurs. Si dans certaines communes, un besoin de mixité sociale se fait sentir, à Charleroi, il est nécessaire dans l’autre sens : il faut ramener des habitants avec de plus hauts revenus ». Ce sera l’un des défis de la prochaine législature.