Dette publique : « Il ne faut pas exagérer l'événement »

Rédaction en ligne

mardi 17 juillet 2012, 19:04

La Belgique emprunte plus que ne crée de richesses : la dette publique vient d'atteindre 101,8 % du PIB. L'analyse de Giuseppe Pagano, docteur en Sciences économiques appliquées à l'université de Mons.

Dette publique : « Il ne faut pas exagérer l'événement »

©LeSoir

Pourquoi le taux d'endettement de la Belgique a-t-il augmenté, pour atteindre plus de 100 % du Produit intérieur brut ?

« J'ai été surpris par cette annonce, car je ne m'attendais pas à ce que le taux d'endettement par rapport au PIB augmente maintenant. De prime abord, la chute de l'euro est une explication : la monnaie européenne est désormais aux alentours de 1,22 pour 1 dollar. Or, une partie de la dette est monnayée en monnaie étrangère : la dette, en étant convertie en euro, augmente mécaniquement. Toutefois, ce facteur n'a pas beaucoup joué. En fait, la Belgique continue d'emprunter pour réduire son déficit, issu des dépenses de fonctionnement publiques et de ses investissements. Avant novembre 2011 aussi, notre taux d'endettement était de 98 %. Puis, il a fallu que le nouveau gouvernement prenne les mesures qui n'avaient pas été décidées durant la longue crise politique, et instaure des mesures de rigueur. Nous avons longtemps été près des 100 %, et avons même, parfois, atteint plus de 130%. Par ailleurs, le fait que la croissance soit très faible ne permet pas une baisse corollaire du taux d'endettement. Enfin, ne croyons pas que les prêts que nous avons accordés à la Grèce, et peut-être ceux que nous débloquerons pour l'Espagne, aient accru notre dette de manière exponentielle : sur 377 milliards d'euros de dette, l'aide à ces pays représente une ‘goutte d'eau dans la mer'. »

L'augmentation de l'endettement par rapport au PIB est-elle inquiétante ?

« Il faut comprendre le mode de fonctionnement du Trésor public, qui finance la dette. La majorité des bons sont des 'obligations linéaires' : elles sont réservées aux banques et aux institutions financières, telles les fonds de pension ou les compagnies d'assurance, qui les achètent sur le 'marché primaire'. En outre, les ménages, c'est-à-dire les particuliers belges, peuvent aussi acheter des obligations, nommées les 'bons d'Etat'. Ils les acquièrent par l'intermédiaire de leurs banques, à un taux défini par le Trésor lui-même. Or, le volume d'épargne des Belges est très important. L'Etat n'a donc aucune difficulté pour contracter des prêts, en s'adressant notamment aux ménages pour se financer. Finalement, la dette, même si elle atteint 100 % du PIB, est considérée comme un placement extrêmement sûr, jusqu'à l'étranger. Rappelons, alors, que le taux des obligations pour 10 ans est autour des 2,5 %, ce qui est très bas. Certes, la Belgique est encore endettée, et a besoin de davantage emprunter. Toutefois, le chiffre des 100 % est un peu ‘magique' : il ne faut pas exagérer l'importance de l'événement. Ce n'est pas dramatique. N'oublions pas que, ces jours-ci, la Belgique a emprunté à un taux négatif, en raison même de la confiance des créanciers. »

Pourquoi les créanciers ne prêtent-ils pas à l'Espagne et à l'Italie ?

« Le problème de la dette intervient quand un Etat ne peut plus emprunter, à l'instar de la Grèce, de l'Espagne, de l'Italie, du Portugal ou de l'Irlande. Le paradoxe actuel est que les banques peuvent se financer à 0,75 % auprès de la Banque centrale européenne, mais prêtent ensuite à l'Espagne et à l'Italie avec un taux de 6 à 7 %. Car, après ce qui s'est passé en Grèce, elles craignent de ne plus pouvoir être remboursées. Ce n'est pas le cas de la Belgique qui, portée par l'épargne des ménages, bénéficie de la confiance des marchés. Finalement, compte tenu des circonstances, la BCE n'est pas assez expansionniste. Il n'y a plus beaucoup de marges quant au taux directeur, qui a récemment baissé d'un quart de point. Faudrait-il s'inspirer de la FED aux Etats-Unis, et descendre jusqu'à 0 % ? Peut-être. Toutefois, la ‘banque des banques' ne devrait-elle pas injecter des titres en rachetant elle-même les emprunts des Etats en difficulté ? Ce serait un changement radical de politique. »

La Belgique a-t-elle encore des efforts à faire en matière d'endettement, alors que l'Europe est touchée par la crise de la dette souveraine ?

« La Belgique est plus endettée que la plupart de ses voisins. La France et l'Allemagne, par exemple, sont autour des 85%. Plus aucun pays ne respecte le critère défini par Maastricht, selon lequel le taux d'endettement ne doit pas dépasser les 60 % du PIB. Toutefois, nous respectons celui selon lequel notre déficit doit être inférieur à 3 % : notre taux de déficit est de 2,8 %, ce qui est l'un des meilleurs résultats européens. Globalement, la situation est très rassurante. Cependant, même en Belgique, il faut limiter l'endettement pour se mettre à l'abri des problèmes de la Grèce, de l'Espagne ou de l'Italie. Il faudrait aller au-delà de l'endettement, qui reste évidemment trop élevé. Les marchés peuvent se retourner d'un jour à l'autre. L'Irlande n'avait aucun problème il y a 5 ans. Et pourtant… Autrement dit, il faut réduire la dette jusqu'à l'équilibre. Si tout va bien, rendez-vous en 2015 ! »

Martin Cangelosi (St.)