« Je n’ai pas l’ambition d’être un économiste qui sauve le monde »

BEATRICE DELVAUX

samedi 04 août 2012, 09:52

Pour arriver à La Roche, vous passez par « Les quatre bras de Gênes « . C’est dire si le destin de Roland Gillet était prédestiné, avec l’Europe à deux pas de chez lui.

« Je n’ai pas l’ambition d’être un économiste qui sauve le monde »

©Bruno Dalimonte – Le Soir

C’est pourtant loin des chaos du monde, les pieds dans l’Ourthe que ce fils unique va grandir. Ses parents ont une entreprise d’électricité générale dans la grand rue. Sa maman, après avoir été coiffeuse, va tenir le commerce et son papa, assurer les ventes à domicile et les dépannages. Le petit Roland fait toutes ses études à l’Athénée royal local auquel il aime rendre hommage ainsi qu’à ses nombreux professeurs, et où vont également ses deux filles aujourd’hui (et où sont allés les frères Borlée). « J’ai été baigné par la nature et je me suis beaucoup battu contre sa dégradation, au sein de la société de pêche locale « . Car Roland est depuis ses six ans, pêcheur à la mouche. « Les discussions que j’ai avec les gens d’ici, n’ont rien à voir avec les liquidités des marchés, mais avec celles de la rivière ». Il pratique toujours comme en Autriche où il s’est rendu ces dernières années pour les problèmes bancaires liés aux subprimes dans les pays de l’Est et où il a troqué une soirée dans un restaurant gastronomique contre une soirée de pêche dans une réserve naturelle proche de Vienne. « Je me sens plus à l’aise et je prends plus de plaisir dans la nature ». La Roche, c’est son lieu de résidence : il y a la paix et la vie est simple et apaisante.

Y demeurer tient pourtant de la performance. Parce que ce docteur en économie passe, en période de cours, trois jours par semaine à Paris dans un hôtel au pied de la Sorbonne où on installe ses affaires dans une chambre à chaque fois qu’il débarque. Parce qu’il vit près d’un mois par an depuis la mi 90, à Harvard où il travaille sur des programmes de recherches liés aux événements extrêmes (krachs, cassures dans les marchés, problèmes de liquidités). Mais surtout parce qu’il y a amené sa femme, espagnole, en provenance directe de Madrid. « Il a fallu quand même que je lui dise que je ne vivais pas dans une grande ville (il éclate de rire) et maintenant que vous y êtes, cela ne vous a pas échappé. Je n’ai pas réussi à lui vendre le côté « liquidités « qui descendent du ciel très rapidement. Allait-elle pouvoir s’intégrer dans un petit village où tout le monde se connaît ? Manifestement, elle ne m’a pas raconté de blagues, elle aimait vraiment la nature. Et aujourd’hui malgré le fait qu’on voyage beaucoup – je dis « malgré» car c’est vraiment beaucoup pour le moment –, elle est autant que moi, sinon plus, ravie de rentrer à La Roche. Comme mes filles. »

Tout petit déjà, Roland Gillet est un premier de classe ?

L’éducation que j’ai reçue était dure, disons plutôt rigoureuse.

C’était implicite avec mes parents : « Tu fais des efforts, on les voit et cela donne des résultats : tout va bien. Tu fais des efforts, cela ne va pas aussi bien : on essaye de t’aider. Mais tu ne fais pas d’efforts et cela ne va pas bien : tu te rendras compte que la vie sera peut-être plus compliquée. « Mes parents ont également beaucoup insisté – et cela me sert beaucoup aujourd’hui – sur le fait qu’une parole vaut un écrit. L’honnêteté et la franchise ont toujours été très importants dans nos contrats implicites. « Si tu fais ce que tu dis et tu dis ce que tu fais : pas de souci. Évite de nous raconter des blagues « .

Cela ne mène pas à l’économie, ça ?

Quand j’étais jeune, je faisais ce que mes parents me demandaient pour l’école et après, je pouvais assouvir toutes mes passions, à 300 m de chez moi : la pêche, le tennis, tout ce qui est dans la nature. À 18 ans, j’étais tourné vers la physique et la météorologie mais mon autre passion, c’était de devenir pilote de ligne. Je n’avais jamais volé mais mon père avait fait trois ans dans l’aviation à l’armée.

J’ai réussi les examens d’entrée à l’École d’Aviation Civile, nous étions 44 sur 1400. Nous étions très peu à avoir passé le cap juste après les humanités, les autres avaient déjà une licence en maths ou physique. On m’a demandé de faire mon service militaire avant d’intégrer l’école et c’est là que les choses ont bien ou mal tourné : bien aujourd’hui, mais mal à l’époque. On a convoqué ma promotion en nous disant qu’il y avait trop de pilotes et qu’on risquait de faire nos études sans pouvoir voler à court ou moyen terme. Comme je n’avais aucun diplôme, je n’ai pas pris le risque. J’étais tellement déçu que j’ai dit à mon père : « Où y a-t-il des débouchés ? « La gestion et l’économie étaient très demandées. Je me suis inscrit à l’université de Liège en économie, sans trop savoir ce que c’était. C’est à partir de la 2eme ou 3eme année, quand j’ai eu de la micro économie et de la finance, que je me suis dit : « Ce sont des matières ou des outils qui me rapprochent de ce que j’aurais aimé faire dans un autre contexte. »

Vous avez des regrets par rapport à l’aviation ?

Les projections sur les besoins en pilotes étaient fausses et j’ai été rappelable lors de mes études universitaires pendant quelques années. Mais j’avais commencé à prendre goût à l’économie et à la finance, et j’avais constaté en voyageant que le métier de pilote perdait de l’intérêt à mes yeux.

De là à faire un doctorat ?

J’ai eu beaucoup de chance : en dehors de l’éducation que j’ai reçue, j’ai rencontré des personnes qui m’ont pris sous leurs ailes et que j’ai beaucoup écoutées. À l’université de Liège, plusieurs profs m’ont donné de très judicieux conseils, comme Albert Minguet, Pierre Michel, Guy Quaden ou Pierre Pestieau, qui m’ont orienté, en économie, vers les matières qui me plaisaient le plus. Sans eux, j’aurais sans doute arrêté après les licences. Mais la personne qui a beaucoup compté pour moi, c’est Alexis Jacquemin (il va nous chercher la photo souvenir distribuée lors de ses funérailles : « J’y tiens beaucoup « ). Il était venu à Liège dans le cadre de sa chaire Francqui et m’a proposé d’aller à Louvain pour faire ma maîtrise en économie industrielle. À différents moments ensuite, l’impulsion cruciale est venue de lui, il fut un mentor pour moi. Il avait une sympathie hors normes vis-à-vis des étudiants, c’était un grand pédagogue, avec un charisme énorme et surtout, – cela me guide encore aujourd’hui-, il essayait d’aider les autres. C’était quelqu’un qui ne se mettait pas en avant, mais tirait les gens vers le haut. Il m’a guidé pour postuler au FNRS, quand j’ai décidé d’aller aux Etats-Unis et pendant mon doctorat. Il est resté le promoteur de ma thèse, même quand il s’est avéré qu’elle déviait de l’économie industrielle vers la finance. C’est lui qui

m’a orienté à Harvard et au MIT avec Franco Modigliani, l’autre personnalité qui m’a beaucoup inspiré et fut rapporteur de mon doctorat. Je suis devenu très proche de ces deux grands intellectuels, qui étaient surtout très chaleureux humainement. Dès lors, quand j’avais une décision importante à prendre notamment au niveau professionnel mais pas seulement, je communiquais avec Alexis et Franco. Je leur dois beaucoup. Ils sont décédés tous les deux mais j’ai souhaité garder le contact avec leurs épouses.

Des gens comme Robert Cobbaut et Alain Siaens, mes profs de finance de l’époque à l’UCL, sont aussi devenus des conseils et des amis.

Vous avez opté pour Harvard illico pour votre doctorat ?

J’ai d’abord été admis au département d’économie d’Harvard mais Benjamin Friedman, un collègue d’Alexis Jacquemin, Robert Merton, m’ont orienté vers la Harvard Business School, et puis Jim Poterba et Franco Modigliani vers la Sloan School au MIT.

Vous étudiiez ou vous étiez un gai luron ?

Je ne suis pas un gai luron (il rit). Ce sont des campus merveilleux, j’ai beaucoup couru, joué au tennis, mais j’ai beaucoup travaillé. Des possibilités se sont présentées aux Etats Unis mais mon idée était de revenir en Europe. Un poste s’est libéré à mi-temps à l’UCL et une opportunité s’est offerte à Lille. Je l’ai saisie car je trouvais utile d’aller en France. Quand on vient de La Roche, on a envie de voir du monde. Je prends alors un appartement à Lille et j’y reste 7-8 ans jusque 1999, tout en donnant cours à l’UCL.

Michel Levasseur, qui était prof à l’UCL et à Lille II, mon mentor en France, et Bertrand Jacquillat (Unif Paris Dauphine, Science Po aujourd’hui) me disent alors : « Si j’étais toi, je passerais l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) et l’Agrégation, en France ». Ils me conseillent aussi de passer le concours comme tout le monde, pour avoir une reconnaissance. Mes collègues de promotion à l’agrégation ont beaucoup ri parce que, pour ces épreuves de 8 heures, en loges, on me voyait arriver avec le petit gâteau que j’allais chercher chez Dalloyau ?, une des meilleures pâtisseries de Paris. Je le mangeais et puis je terminais avec du chocolat belge. Mais qu’est-ce que c’est que ce type qui en plein concours se tape du chocolat !

Et vous êtes sorti premier, major de la promotion ?

Oui. Cela permet d’être le premier à choisir entre les 26 ou 27 postes. J’ai choisi Lille I parce que, j’appréciais l’équipe lilloise en finance, qu’on avait un beau projet en gestion et que c’était proche de la Belgique. Mais le président du concours d’agrégation, Robert Goffin, la dernière personne qui, sur le plan académique a beaucoup compté ensuite pour moi, était prof à la Sorbonne et m’a demandé si j’accepterais d’y donner un tiers de ma charge. J’ai directement accepté cette nouvelle expérience. Peu après, des collègues et amis de l’ULB m’ont également proposé de les rejoindre au niveau de leur programme doctoral et de recherche.

On en vient à votre love story espagnole. Comment cet élément « exotique « arrive-t-il au milieu des livres et des modèles mathématiques d’un Ardennais endurci ?

Grâce à Alain Siaens et Philippe Costermans, membre de la Commission de la Bourse, j’ai rencontré fin des années 80, Jean Peterbroeck, président de la Commission de la Bourse et Henri Servais. Ils m’ont honoré de leur confiance avec une mission de conseil, dans le cadre du passage aux cotations électroniques. Une alliance avait été conclue avec la Bourse de Paris et ils démarchaient les pays du sud. Je devais me rendre à Bratislava et à Madrid. Je venais alors de rentrer de vacances avec mes parents où j’avais rencontré une jeune espagnole travaillant dans une société informatique à Madrid et qui m’avait dit : « Si tu viens en Espagne, n’hésite pas à me contacter « . Je choisis donc d’aller d’abord en mission en Espagne. On me dit que plusieurs entreprises informatiques viennent nous voir pour décrocher le contrat. Je découvre que ma jeune espagnole est dans l’une des délégations, celle d’Hewlett Packard ! HP a perdu, et le contrat, et Eva.

Après m’être ensuite rendu souvent à Madrid, et elle, pas encore à La Roche, j’ai osé glisser « Si tu veux venir voir à quoi cela ressemble en Belgique ? ». Après un silence de 5 secondes, elle m’a répondu avec son accent merveilleux : « Ne mè lè dis pas dou fois « . Et voilà, elle n’est jamais retournée.

Elle ne savait rien de ma vie. Le truc qui lui a fait le plus peur, ce n’était pas la microéconomie – je lui avais vendu que j’étais prof mais sans lui dire de quoi –, mais c’est que j’étais pêcheur. Elle s’imaginait que c’était un monsieur avec une petite casquette qui s’asseyait au bord d’un lac et restait là toute une journée.

Ce n’est pas ça ?

Ah non. Aujourd’hui, les filles, et surtout Eva, m’assaillent : « Quand peut-on aller à la pêche ? « . On remonte des torrents de montagne, seuls sur des kilomètres. La pêche à la mouche est visuelle et Eva voit, comme moi, le moment où on doit attraper le poisson (qu’on remet à l’eau ensuite). Quand elle est venue vivre à La Roche, on a convenu que, comme elle ne « travaillait « pas, elle bougerait avec moi partout. Ce qu’elle a fait jusqu’à ce qu’on ait les petites. Elle adore l’art. Elle connaît mieux le « Fine Arts « de Boston que je ne le connaîtrai jamais.

Vous avez peur pour votre belle famille en Espagne ?

Oui. Mais je n’ai pas apprécié, à un moment donné, que des gens se servent de cet argument de type privé, pour dire que je ne pouvais plus avoir une analyse objective. La fille de ma belle-sœur il y a 4 ans, avant la crise, m’avait envoyé le contrat de prêt qu’elle allait signer pour un appartement qu’elle voulait acheter avec son mari. Ils avaient une vingtaine d’années. C’était un contrat à 35 ans qui allait manger 60 % des ressources du couple, pour un appartement qu’ils n’auraient jamais dû se payer et qui était deux fois trop cher. J’ai expliqué cela à ma belle-sœur qui m’a dit : « Ils en rêvent, les prix continuent à monter, tous les Espagnols font cela « . Aujourd’hui, elle pourrait acheter le même appartement, plus grand, sur le palier d’en face, pour 40 % du prix payé pour le sien. Donc, elle va payer pour un logement qui ne vaut plus que 40 % de sa valeur d’achat, qui est invendable, et ce pendant 35 ans ! Elle vient de perdre son emploi et vient d’avoir un enfant. La totale ! Elle va pouvoir manger des pâtes ou de la paella pendant longtemps. Donc oui, cela me fait notamment très mal.

De La Roche à Harvard et la Sorbonne, pas mal non ?

Je ne me dis pas cela du tout. J’ai vraiment eu beaucoup de chance. Il y a trois choses qui m’ont guidé et que j’ai synthétisées des échanges avec les personnalités qui ont beaucoup compté pour moi, et comptent toujours : la chance aide parfois, le courage souvent et le goût de la vérité toujours. Le goût de la vérité pas pour les autres, mais pour soi. Si on peut rester humble et modeste, et respectueux de tout ce qu’on doit aux autres, alors c’est merveilleux. Vous savez, ce n’est pas avec mon parcours que mon épouse et mes enfants vivent, mais avec des valeurs communes. Pour la suite, je veux continuer à faire des choses qui me stimulent : apprendre, rencontrer d’autres experts, d’autres disciplines aussi, et me familiariser à d’autres cultures. Pour le moment, j’ai la chance de pouvoir servir certaines causes sur lesquelles il y a beaucoup de gens intéressants à rencontrer. Je suis content de la situation dans laquelle je me trouve, mais pas content de ce que j’y vois.

Qu’aimeriez vous lire sur votre tombe, sous votre nom ?

Rien du tout. Tout au plus espérer que certaines personnes, lorsqu’elles passent devant cette pierre, puissent au mieux se souvenir d’un homme simple, serviable et honnête, fidèle à ses amis, ses valeurs et ses origines.

Pas que vous étiez l’économiste qui a sauvé le monde ?

Je n’en ai ni l’ambition, ni rien à faire. Sur un lieu de recueillement, je préfère les qualités humaines à un CV. Mon père est là pour me le rappeler au besoin quand il me dit avec son humour à prendre au second degré : « Trombone-Sorbonne « .