Roland Gillet : « La Roche m’apaise et protège la vie des miens »

BEATRICE DELVAUX

samedi 04 août 2012, 09:42

Les patrons et banquiers qui nous téléphonent, affolés par la situation financière, nous interrogent : « Vous avez eu Roland ? », ou nous incitent : « Appelez Roland ! ». Encore faut-il mettre la main dessus.

Roland Gillet : « La Roche m’apaise et protège la vie des miens »

©Bruno Dalimonte – Le Soir

C’est l’un des économistes du moment. Le professeur à la Sorbonne (Paris 1), ainsi qu’à l’ULB (Solvay), après l’UCL et Lille, est un expert financier spécialisé dans l’évaluation des actifs, l’efficience des marchés et les krachs financiers, dont les avis sont extrêmement recherchés.

Ce lundi de juillet, à La Roche en Ardenne, dans son appartement avec vue sur l’Ourthe, à deux pas de l’ex-magasin d’électro-ménager de ses parents, de la boulangerie tenue par son partenaire de pêche à la mouche et non loin de ses équipiers d’interclubs de tennis, Roland Gillet (50 ans) est de passage pour la journée.

Depuis la crise financière, le docteur en sciences économiques arpente la planète pour aider à colmater les trous du Titanic financier : membre de groupes de réflexion de très haut niveau en Grèce et en Espagne, conseiller scientifique de grandes sociétés privées, de banques, ou expert en Belgique dans le cadre des dossiers Fortis et Dexia notamment, il est inséré dans un réseau de contacts où il s’est également découvert un nouveau partenaire d’échanges, l’économiste flamand Paul De Grauwe.

Avez-vous des doutes sur votre science ?

Il y a des éléments certainement à remettre en cause, dont l’usage de modèles mathématiques à outrance pour la valorisation de certains produits. Dans des périodes de stress, ou d’absence, ou de réduction de la liquidité, ils ne servent pas à grand-chose. Mais, de là à dire, que tous les paradigmes de la finance ou de l’économie, ont montré leurs limites et qu’il n’y en a aucun qui apporte quelque chose au raisonnement, c’est totalement exagéré. Ce sont plutôt aujourd’hui toute une série de gens qui ont cru qu’ils dominaient ces principes, notamment par l’usage exclusif d’intuitions simplificatrices ou à l’autre extrême de mathématiques ou de modèles, qui devraient se remettre en cause. Par-delà ce débat, il y a également beaucoup de choses dont on sait qu’elles devraient être corrigées et ne le sont pas. La décision de cette correction ne vient pas uniquement des financiers, mais aussi des régulateurs et des pouvoirs politiques. Notamment, quand on parle de l’impact de la fiscalité sur le niveau de l’endettement.

Il me semble piquant de relever que la principale crise qui a conduit à la catastrophe aujourd’hui, en dehors du rôle des banques, c’est l’immobilier résidentiel aux Etats-Unis. Qui a poussé systématiquement dans la majorité des pays, à une surévaluation des prix de l’immobilier ? Les gouvernements le plus souvent, en favorisant l’achat plutôt que la location, par des mesures fiscales, poussant de plus à l’endettement. En Belgique, le seul avantage fiscal en dehors des subsides liés à l’écologie, est lié à un crédit hypothécaire. Vous achetez avec un effet de levier, et plus le levier est important, plus l’avantage fiscal est important, tant que vous restez en dessous du plafond déductible.

Il y a quand même beaucoup à redire sur l’application de principes dont on connaît clairement les dégâts collatéraux, comme celui qui consiste à mélanger la décision d’investissement avec la décision de financement. Dans l’immobilier résidentiel, par des avantages fiscaux, on a poussé des gens à devenir systématiquement propriétaires, à des prix beaucoup trop élevés par rapport à la valeur des biens acquis. Tant que tout va bien, cela ne pose pas de souci mais, quand l’économie commence à ralentir, les dégâts se produisent comme aux Etats-Unis, ou en Espagne. Les pays de l’Est sont confrontés quasiment aux mêmes problèmes. Quand je vais en Autriche, c’est quasiment pour les mêmes raisons. Ils vont être confrontés à des résidents dans les pays de l’Est qui font défaut de paiement de leurs crédits hypothécaires, et ramènent un immeuble dont la valeur est en deçà de ce qu’ils doivent à la banque. C’est à ce moment-là que les banques commencent à avoir des problèmes.

Quel est le pays avec le pouvoir d’achat le plus élevé en Europe et où cette surévaluation immobilière devrait être la plus importante ? L’Allemagne. Or vous y constatez une sous-évaluation – un des rares pays où c’est le cas en Europe- de l’ordre de 12 % ! Via des choix politiques, entre la location d’une part et l’achat d’autre part, il y a moyen d’organiser les choses en utilisant avec bon sens et rationalité des principes de finance qui n’ont pas besoin de grands modèles, et d’apporter des corrections à des déviances qui peuvent devenir importantes et dévastatrices quand la correction arrive.

À partir du moment où, comme aux Etats-Unis, ce sont les ménages en grand nombre qui, en ayant mal évalué leur capacité de remboursement, en s’endettant en masse, font sauter la banque, est-ce uniquement le banquier qu’il faut condamner ? Non. À un autre niveau, il y a souvent une responsabilité partagée dans l’autorisation et dès lors l’usage à outrances de produits dérivés avec des effets de leviers colossaux, sur des produits eux-mêmes déjà à risques. Toutefois, ne rêvons pas, en finance comme par exemple en boulangerie, vous n’empêcherez pas totalement que certains utilisent parfois de la margarine à la place du beurre. Gardons-nous cependant de mettre tout le monde dans le même panier, du boulanger au financier ou au banquier.

Vous vous dites aujourd’hui : quelle période géniale pour votre spécialité financière ou quel cauchemar parce que cela fiche votre vie en l’air ?

J’ai fait ma thèse sur l’efficience des marchés en essayant de regarder si les prix des actifs intègrent toute l’information. L’économie réelle et l’économie financière se rejoignent-elles ? Le prix égale-t-il la valeur ? J’ai aussi travaillé sur les krachs boursiers. J’ai eu de la « chance « : en 1987, il y en a eu un significatif des deux côtés de l’Atlantique, on a sorti ensuite le rapport Brady et c’était le moment où je partais aux USA. C’est suite à ce contexte que j’ai rencontré Franco Modigliani, qui a accepté de suivre ma thèse et que nous avons travaillé ensemble. C’est là aussi que j’ai rencontré Robert Merton. À l’époque, il n’était pas encore prix Nobel mais il était déjà fascinant. Il était de ceux qui mettaient en garde sur l’utilisation des modèles, sur leurs limites alors qu’il a développé une grande part de la finance en temps continu.

La première phase du krach de 1987 et le krach obligataire qui a suivi dans les années 90 n’ont pas eu trop d’influence sur l’économie réelle, n’ont pas remis en cause nos modèles de société et n’ont pas posé les problèmes de solidarité présents aujourd’hui. Cette période n’était pas une aubaine pour moi, mais c’était agréable de travailler sur ces phénomènes. Aujourd’hui, j’ai une vision différente Quand je vais en Grèce et qu’après le 20 du mois, je vois des dames qui pourraient être ma maman, obligées de faire les poubelles car elles n’ont plus d’argent, ayant épuisé les 460 euros reçus au début du mois, je ne peux pas rester insensible. C’est insoutenable et intolérable.

Quand je vais en Espagne, cela me fait très mal de savoir qu’aujourd’hui, quelqu’un qui a un cancer de l’intestin, entre le moment ou il est diagnostiqué et traité, a 9 chances sur 10 de mourir par la suite car déjà métastasé, étant donné les restrictions qui provoquent des files d’attente énormes. Son seul salut, c’est d’être riche car il va pouvoir se faire soigner dans le privé en Espagne ou à l’étranger.

Et donc, en dehors des aspects liés à la pratique du quotidien et à mon champ d’investigation en économie et en finance, je ne dis et ne pense absolument pas que cette crise est une aubaine pour l’économiste que je suis. Le pire, c’est qu’on se rend peu compte encore que la solution devra passer par beaucoup plus de solidarité. Les enjeux en montants sont tels, que je ne pense pas qu’on puisse continuer à se regarder dans le blanc des yeux parce qu’on se sent protégés – soit parce qu’on est riche, soit parce qu’on est dans un pays qui l’est – tout en regardant s’effondrer des peuples qui vont très mal. L’Espagne compte 25 % de chômage minimum en moyenne et plus d’un jeune sur deux est sans emploi. Tout cela dans une économie qui est loin d’être en voie de développement et qui ne s’est pas si mal comportée dans le passé au niveau de sa gestion budgétaire. Leur rapport dette/PIB est resté longtemps inférieur à celui de l’Allemagne. Ce ne sont des « je m’en foutistes « . Ils ont fait une très grosse erreur avec le subprime réel dans leurs banques et les dettes liées à l’immobilier résidentiel, mais condamne-t-on tout un peuple (membre d’une union responsable en Europe) et une économie uniquement sur une faute, même si elle est de dimension ? Va-t-on également commencer- à les stigmatiser comme les Grecs ? Il y a de vraies questions de société là-derrière. Cela ne

me fait plus du tout sourire.

On doit allier les compétences. Car le mal est plus profond qu’un mal exclusivement économico-financier. Avec la crise, j’ai rencontré des gens qui ne travaillent pas dans la même discipline que moi, et qui m’ont beaucoup appris. Les historiens de l’économie par exemple disent que les gens qui analysaient une crise autrefois, ont toujours cru qu’elle n’irait pas jusqu’au conflit, soi disant parce qu’on avait compris les leçons du passé. Or, on sait que quand les conflits sociaux s’emballent à un moment donné, ce n’est pas si contrôlable que cela. Les sociologues par exemple alertent sur les problèmes qui naissent au niveau des masses, quand le chômage augmente. J’ai été étonné du niveau auquel ils placent le niveau de chômage qui provoque une insurrection sociale grave. On n’en est plus très loin, croyez-le. 25 %, comme aujourd’hui en Espagne, avec un jeune sur deux sans emploi, c’est déjà très élevé et très insupportable pour une grande part de la population.

Les gens de La Roche se rendent compte de ce qui se vit à l’extérieur ?

Oui. C’est une ville commerçante, ils voient au quotidien que la difficulté n’est pas que dans les journaux. Le boulanger, avec lequel j’allais à la pêche quand il avait dix ans et qui a repris le commerce familial, me demande : « Est-ce que tu crois que cela va aller mieux un de ces quatre ? On sent grand même une grosse différence « . Les gens sont touchés.

Faire jouer la solidarité : cela ne semble plus très évident en Europe, où voit un regain des nationalismes ?

C’est évident. Vous avez vu que j’ai parlé de « stigmatisation « à un moment donné. Je trouve cela choquant. On vit tous certains problèmes, plus ou moins importants, liés aux sociétés modernes. On peut considérer que certaines personnes sont un peu parasites de la société, profitent du système, avec des densités plus ou moins importantes, dans la population de chaque État.

Mais, doit-on nécessairement dire, quand on est dans un pays moins touché, une fois qu’il arrive des problèmes dans un autre, qu’un chômeur en Belgique est plus courageux qu’un chômeur en Grèce, qu’un menteur en Grèce ment plus qu’un menteur au Luxembourg, qu’un corrompu en Grèce l’est plus qu’un corrompu anglais ? Si vous commencez comme cela, vous n’en finissez plus. Ce qui est plus inquiétant, c’est que, quand vous allez dans d’autres pays que les nôtres, où la coloration de la peau et la culture sont différentes, ils ont de la compassion pour les pays qui souffrent chez nous. Alors que chez nous, où la masse des gens est de race blanche, avec une éducation qui n’est pas si éloignée, la stigmatisation est très prégnante.

Je n’entends pas parler au Canada, d’autres régions du monde, de la même façon qu’en Finlande par exemple. Alors que le Canada n’est que peu touché aujourd’hui, qu’ils ont plus ou moins bien géré la crise, ont un sous-sol riche. Ils ont bien résisté mais je ne les entends pas traiter des pays plus fragilisés avec mépris ou stigmatisation.

Cela me fait bien entendu parfois peur. Car ce populisme caché a finalement alimenté les courants extrêmes. Si on n’est plus capable de faire des transferts (et non des prêts) entre pays, parce qu’on ne pourra pas expliquer à un Lillois ou à un Corse que malgré leurs difficultés, on va prélever de l’argent pour les Espagnols qui n’ont pas démérité mais sont au bord du gouffre, on va vers de vrais problèmes. Or, j’ai l’impression qu’on s’en rapproche.