Des logements sociaux pour artistes

GILLES BECHET

vendredi 23 septembre 2011, 10:27

A Molenbeek, le Fonds du logement a rénové d'anciennes brasseries pour accueillir des logements avec atelier pour artistes. Une grande première

Des logements sociaux pour artistes

31 appartements sont répartis entre les anciens et le nouveau bâtiment Ils sont tous différents © alain dewez

Les lignes brisées de la drôle de tour couverte de plaques de zinc dépassent les toits plats des entrepôts bordant le canal. A Molenbeek, comme ailleurs, une rénovation est toujours un jeu avec le paysage urbain, une manière d'accepter le passé et de construire une passerelle vers le futur. Pour le bureau d'architecture L'Escaut qui a remporté le concours en vue de la réhabilitation des anciennes brasseries Hallemans en un ensemble d'habitations pour artistes, l'enjeu de la tour était à la fois fonctionnel et formel. « Comme la surface du bâtiment principal était trop exiguë, on l'a complété par une construction en hauteur qui offre un maximum de lumière dans chaque appartement et en même temps libère de l'espace dans la cour. Sur la façade, le jeu d'angles a été travaillé de manière à prendre le plus de soleil possible », explique David Crambert, un des architectes du projet.

Pratique

Maître d'œuvre : Fonds du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale

Conception: Association momentanée L'Escaut-Gigogne, David Crambert, Nele Stagier, chefs de projet

Structure : Ney & Partners

Entrepreneur général : De Coninck sa

Surfaces : rénovation : 3.300 m2, construction nouvelle : 752 m2, espace extérieur : 177 m2

Budget : 3.910.000 euros tvac

Durée du chantier : septembre 2003 (concours) - avril 2010

Des espaces pas trop définis

Pour répondre à la demande du maître d'œuvre, le Fonds du Logement, les architectes se sont d'abord demandé ce que cela signifiait aujourd'hui un logement et un atelier d'artiste. De leurs recherches sur ce qui a été fait dans le passé, chez nous comme à Paris ou à Londres, ils en ont surtout ramené l'image d'Epinal de l'artiste-peintre ou du sculpteur travaillant dans une mansarde sous une verrière orientée nord. « Aujourd'hui, les besoins des artistes sont plus complexes et diversifiés. Il nous a semblé important de mettre l'accent sur des espaces pas trop définis et modulables avec une belle qualité de lumière, zénithale si possible. » Déjà occupé aux deux tiers, le Cheval Noir accueille aussi bien des décorateurs, que des musiciens, acteurs, graphistes, mais aussi tout de même un peintre qui a d'ailleurs choisi l'espace le plus petit, à savoir 70 m2.

L'esprit du projet a amené les architectes à concevoir un espace ouvert autour de la cour, avec deux entrées, l'une donnant sur la rue du Cheval Noir, l'autre sur la place Brunfaut. Pour favoriser la circulation et la convivialité, tous les appartements de la nouvelle construction sont reliés par des passerelles en treillis métallique connectés aux coursives desservant les bâtiments anciens, le tout dessinant comme un sentier qui serpente à travers ce village urbain. « L'accès à l'appartement n'en est pas la seule finalité. Quand on entre ou quand on sort de chez soi, on est susceptible de croiser le regard des autres locataires. Une manière de créer du lien et de connecter les coursives des anciens bâtiments avec les parties nouvelles. » Sur les murs de brique de la brasserie, de petites fenêtres rondes cerclées d'un anneau de pierre bleue sont percées de manière apparemment aléatoire. « Ça participe au jeu formel qui fait entrer plus de lumière dans les appartements et qui change l'échelle à l'intérieur. » Certains pans des nouveaux murs se parent d'un étonnant jaune acidulé qui a le pouvoir magique de réchauffer la lumière qu'elle reflète. « Avec un temps comme celui qui fait notre ordinaire à Bruxelles, ce n'est pas du luxe ! »

Au départ, les architectes avaient pensé doter le Cheval Noir d'équipements collectifs comme une laverie, mais le maître d'œuvre s'est montré réticent, estimant que la gestion d'un tel service n'entrait pas dans ses compétences. Même chose pour le barbecue qui aurait été prévu au sein de la cheminée en brique, imposant témoignage du patrimoine industriel qui s'élève encore depuis la cour. « Tout est en place, mais le Fonds du logement nous a demandé de le sceller. Ce sont des choses qui peuvent encore évoluer. Un bâtiment à appartements, c'est comme un organisme vivant, il met plusieurs années à prendre son rythme de croisière. On remet ça à la volonté des habitants. Ce sera à eux de décider ce qu'ils sont capables et autorisés à gérer. »

Pas de mauvaises surprises

Les 31 appartements, répartis entre les anciens et le nouveau bâtiment, sont tous différents. Pour plus de la moitié organisés en duplex, ils sont livrés sans cloisonnements hormis les salles de bains. Ces espaces modulables offrent une surface habitable entre 70 et 110 m2 que l'occupant peut ultérieurement subdiviser pour y ajouter une ou plusieurs chambres. Pour baisser le coût, les matériaux bruts ou d'origine ont été privilégiés. Châssis en aluminium, murs et sols en béton dans la partie nouvelle, plancher en bois, briques apparentes et cloisons en gyproc pour les parties anciennes. L'équipement sanitaire des logements-ateliers est concentré en modules compacts regroupés autour d'un nombre minimum de gaines verticales. « On est arrivé à maintenir un prix de revient de 1.100 euros au m2 qui correspond bien à celui du logement social standard. En général, quand il y a de la rénovation, c'est plus cher à cause de toutes les contraintes, mais on est arrivé à équilibrer le budget. Chaque fois que le choix était possible, on a préféré mettre de l'argent pour une plus grande verrière plutôt que dans les matériaux de finition. »

Le chantier s'est achevé dans les délais prévus, sans aucune mauvaise surprise. Si ce n'est peut-être, les pigeons. Déjà pendant le chantier, ils généraient pas mal de nuisances. D'où l'idée de l'entrepreneur de faire appel à un fauconnier qui a fait tournoyer son « champion » au-dessus du site pour éloigner les indésirables. Pendant un moment, l'idée avait germé de faire nicher en permanence un rapace au sommet de l'ancienne cheminée. Pas de chance, sa hauteur est trop faible. Aujourd'hui les volatiles sont revenus et marquent à nouveau généreusement leur territoire. Du faucon, il ne reste plus qu'une silhouette planant au-dessus de celle d'un cheval cabré dans le logo découpé dans le métal des portes d'entrée. Comme pour conjurer le sort.